— Et nous ? Nous trois… on partira loin de Paris, on reconstruira tout…
Élise retira sa main. Son visage redevint un masque de marbre las.
— Il n’y a pas de « nous », Adrien. Ce matin, quand mon dos a heurté cette table et que j’ai senti le sang s’échapper de mon corps, l’homme que j’aimais est mort dans cette pièce. Je ne pourrai plus jamais dormir à côté de toi sans me demander à quel moment une autre rumeur, un autre doute, une autre peur te poussera de nouveau à lever la main sur moi ou sur lui. L’amour ne suffit pas quand la confiance a été assassinée.
— Élise… ne me fais pas ça… je t’en supplie…
— Tu seras son père sur le papier, continua-t-elle, d’une voix implacable qui ne souffrait aucune supplique. Tu pourras le voir selon le calendrier que fixeront les juges, sous surveillance au début, jusqu’à ce que tu aies prouvé que tu es devenu un être humain digne de ce nom. Mais ma vie à moi s’arrête ici pour toi. Sors maintenant. Va regarder ton fils en face, si tu en as encore le courage.
Adrien resta prostré encore quelques secondes, attendant un signe, une faille dans la détermination d’Élise. Mais les yeux de la jeune femme fixaient désormais le plafond blanc, indifférents à ses larmes.
Comprenant que toute parole supplémentaire ne ferait qu’alourdir son indignité, il se releva péniblement, chancelant comme un vieillard. Il traversa la chambre et referma doucement la porte derrière lui.
Le service de néonatalogie était plongé dans une pénombre bleutée, silencieuse et tiède. Adrien dut revêtir une blouse stérile, des surchaussures et un masque chirurgical avant d’être introduit dans la pièce des couveuses.
L’infirmière de garde lui désigna un incubateur en plexiglas situé près de la verrière.
À l’intérieur reposait un nourrisson minuscule, la peau encore fripée et rougie, coiffé d’un bonnet de coton trop grand pour son crâne délicat. Des électrodes rondes étaient collées sur son torse minuscule, relayées par de fins fils électriques à un moniteur qui affichait un rythme cardiaque rapide et régulier. Deux tubulures transparentes diffusaient de l’oxygène au niveau de ses narines minuscules.
Adrien s’approcha pas à pas. Il posa ses deux mains gantées de latex contre la paroi transparente du caisson.
L’enfant dormait, les poings serrés contre ses joues rebondies. Sur son poignet gauche, un ruban de plastique blanc portait l’inscription manuscrite : Enfant VASSEUR — Garçon — 24/10.
Le jeune homme laissa échapper un sanglot étouffé sous son masque. Il reconnaissait la courbe de son propre menton, cette fossette minuscule au centre que son père lui avait transmise et qu’il transmettait à son tour. Le sang des Morel coulait bien là, indéniable, puissant, triomphant de la barbarie et des mensonges. La vérité n’avait jamais eu besoin d’un laboratoire véreux ; elle était inscrite dans chaque trait de ce visage minuscule qui luttait pour respirer.
Adrien glissa sa main à travers l’un des orifices capitonnés de la couveuse. Du bout de l’index, avec une infinie précaution, il effleura la paume ouverte du nouveau-né.
Aussitôt, les minuscules doigts du nourrisson se refermèrent sur son doigt avec une force inattendue. Une poigne minuscule mais tenace, l’étreinte instinctive de la vie qui s’accroche malgré les ténèbres et les tempêtes.
Adrien ferma les yeux, la tête baissée sur le plastique transparent. Il savait qu’il venait de perdre la femme de sa vie. Il savait que l’empire de son père allait s’effondrer sous les scandales judiciaires et financiers. Il savait que les années à venir ne seraient qu’un long tunnel de culpabilité, de procédures judiciaires, de regards méprisants et de solitude dans ce grand appartement vide du boulevard Malesherbes.
Mais sous la pression minuscule de ces cinq petits doigts tièdes, il comprit aussi quelle serait son unique pénitence. Il ne chercherait plus jamais à régner, ni à plaire à l’ombre d’un patriarche tyrannique. Il passerait le reste de son existence à démanteler la pourriture de son héritage pour que cet enfant-là, son fils, grandisse libre de toute souillure, loin du poison qui avait failli anéantir leur sang.