Alyssa demeurait figée au milieu du chemin de terre, les bras croisés sur sa veste matelassée blanc ivoire, une pièce de créateur achetée pour l’occasion qui ne pesait pas plus lourd qu’un mouchoir de soie face à la bourrasque descendue des pics. Son mari, Greg, piétinait derrière elle, les mains enfouies dans les poches d’un sweat-shirt gris déjà humide de transpiration refroidie. Leurs deux adolescents, Brandon et Chloé, cousins de mes enfants, avaient les yeux rivés sur leurs téléphones inutiles, l’air hébété de naufragés modernes dont la boussole interne venait d’être arrachée.
« Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? » lâcha Alyssa d’une voix suraiguë qui manqua de s’envoler avec le vent. Elle pointait un doigt verni en direction de mon fils. « Tu te fous de moi ? C’est une blague de ton père, c’est ça ? Où est le ranger en chef ? Où est l’équipe de bivouac que j’ai payée une fortune ? »
Noah ne cilla pas. À douze ans, mon fils avait la patience minérale des gens qui ont passé des étés entiers à observer les fourmilières et le cycle des lichens. Ses bottes de cuir patiné étaient solidement ancrées dans la terre meuble. Le gilet vert forestier, frappé de l’écusson brodé d’Ironwood Ridge, flottait légèrement autour de ses épaules encore menues, mais il le portait avec une autorité naturelle qui ne s’achetait nulle part.
« Le forfait Platine n’inclut aucun majordome, tante Alyssa », répondit-il calmement, d’un ton posé qui contrastait violemment avec la fébrilité ambiante. « Le règlement stipule clairement : un instructeur certifié de la réserve pour superviser les protocoles de sécurité, tandis que les usagers érigent leur propre camp de survie. Papa est le directeur de la réserve, mais pour ce week-end, c’est moi qui suis de service sur ce secteur. »
Alyssa pivota vers moi, les yeux écarquillés par une rage mêlée de stupeur.
« Tu es le directeur ? Tu te prends pour qui ? Tu as monté ce cirque pour nous humilier ? »
Je m’appuyai contre le flanc boueux de mon vieux tout-terrain, le visage impassible, les mains réchauffées dans les poches de mon anorak en toile épaisse.
« Arthur m’a légué les trois mille hectares de la crête avant de mourir, Alyssa. Tu aurais pu le savoir si tu t’étais intéressée à autre chose qu’à la valeur marchande du terrain lors de la lecture du testament. Quand tu as réservé sur notre site web, tu as accepté les conditions générales sans les lire. Tu as coché la case attestant que ton groupe possédait une expérience préalable en milieu montagnard hostile. »
« Tu as encaissé huit mille quatre cents dollars de ma poche ! » hurla-t-elle presque.
« C’est le tarif standard pour la privatisation intégrale de la combe nord et l’assurance sauvetage héliporté en cas de détresse absolue », répliquai-je avec une tranquillité glaciale. « L’argent ira directement au fonds de reboisement des cèdres rouges. Maintenant, vous avez deux choix : soit vous remontez dans votre véhicule et vous redescendez à Denver dès ce soir — la route est verglacée sur les trois derniers virages et il fera nuit noire dans vingt minutes —, soit vous écoutez ce que Noah a à vous dire. »
Un silence épais tomba sur le groupe. Greg jeta un coup d’œil anxieux vers la piste caillouteuse qui serpentait en contrebas. La nuit rampait déjà le long des ravins comme une marée d’encre. Il n’était pas un homme courageux ; son assurance n’existait qu’au milieu des barbecues de banlieue et des réunions de copropriété.
« On ne peut pas redescendre dans le noir, Alyssa », murmura Greg d’une voix blanche. « Les phares éclairent à peine les bas-côtés et le voyant des freins s’est allumé en montant. »
Brandon, son fils de quatorze ans, grelottait déjà ouvertement sous son coupe-vent synthétique.
« Maman… j’ai froid aux pieds. Mes baskets sont trempées par l’herbe haute. »
Khloé, ma fille de dix ans, s’avança alors à côté de son frère. Elle portait un bonnet de laine bien enfoncé sur les oreilles et tenait dans sa main un carnet à couverture de toile cirée et un crayon de charpentier. Elle leva les yeux vers les cimes qui grinçaient sous les assauts de l’air glacial.
« Le vent tourne à l’ouest-nord-ouest », déclara-t-elle sans lever le ton, comme si elle constatait une évidence arithmétique. « La température descendra à moins cinq avant minuit. Si les toiles ne sont pas tendues et ancrées au ras du sol avant que la terre ne gèle, les piquets ne s’enfonceront plus. »
Alyssa serra les dents si fort que l’on crut entendre l’émail grincer. Elle mesurait l’abîme qui séparait ses rodomontades du déjeuner dominical et la réalité brute de cette montagne. Il n’y avait ici ni serveurs en livrée, ni poêles à granules, ni miroirs pour admirer sa mise en scène. Il n’y avait que la pierre, le bois, le vent et deux enfants qu’elle avait qualifiés de bons à rien trois jours plus tôt.
« Très bien », cracha-t-elle, ravalant son orgueil dans une grimace amère. « Montre-nous où sont les tentes. »
Noah posa à terre le lourd sac de toile qu’il portait. Il en sortit deux grandes bâches cirées militaires, de la cordelette de chanvre et trois haches d’abattage à manche court.
« Il n’y a pas de tentes préfabriquées dans le module Platine », expliqua-t-il avec méthode. « Les tentes modernes s’arrachent sur cette crête dès que les rafales dépassent soixante kilomètres à l’heure. Nous allons construire deux appentis adossés aux rochers, avec un réflecteur thermique en rondins. Khloé va marquer l’emplacement exact. Greg, Brandon, venez chercher les outils. »
Le mari d’Alyssa s’avança, hésitant, les paumes molles tendues vers le manche en frêne d’une hachette. Il s’en saisit avec la maladresse d’un homme qui n’a jamais manié d’autre outil qu’un tournevis pour assembler un meuble en kit.
« Qu’est-ce qu’on doit couper ? » demanda-t-il, l’air perdu.