« Tu parles sans doute de cet accord prénuptial, n’est-ce pas, Arthur ? » demanda Richard d’une voix posée, sans élever le ton, mais avec une résonance qui fit trembler les premiers rangs de l’assemblée.
Arthur tenta de déglutir, mais sa gorge semblait nouée par une corde invisible. « C’est un document légal, paraphé par un notaire ! Elle a signé de son plein gré, devant témoin ! Vous ne pouvez pas annuler un consentement mutuel sous prétexte que vous débarquez comme un fantôme après vingt ans d’absence ! »
Mon père fit un pas de plus vers l’autel, ses souliers cirés claquant sur les dalles de marbre avec une régularité de métronome. Il ne regardait même pas le fiancé éperdu. Ses yeux restaient fixés sur moi, chargés d’un mélange de douleur contenue et d’une détermination farouche.
« Le notaire en question, maître Vaneck, a été suspendu par l’ordre professionnel ce matin à l’aube pour malversations répétées et complicité de faux en écriture », déclara Richard en dépliant calmement le document. « Mais le plus ironique, mon garçon, ce n’est même pas la radiation de ton complice. C’est que tu as fait signer à Olivia une clause de cession patrimoniale adossée à une entité fictive domiciliée au Luxembourg. Une coquille vide dont tu croyais détenir les parts majoritaires. Or, cette société appartient depuis trois jours au consortium Valmont. Mon consortium. »
Un murmure parcourut la nef comme une onde de choc. Les parents d’Arthur, assis au premier rang dans leurs parures ostentatoires, pâlirent à l’unisson. Sa mère, d’ordinaire si prompte à me dévisager avec une moue dédaigneuse pour mes robes d’occasion, porta une main tremblante à son collier de perles.
Arthur vacilla. « C’est… c’est impossible. J’ai vérifié les registres du tribunal de commerce. J’ai tout verrouillé pendant six mois. »
« Tu as cru me devancer parce que tu as intercepté des échanges privés au sein de mon cabinet d’audit », répliqua Richard avec un dégoût à peine voilé. « Tu as découvert qu’Olivia était ma fille de sang avant même qu’elle ne le sache elle-même. Tu t’es arrangé pour croiser sa route dans cette petite galerie d’art où elle travaillait pour un salaire de misère. Tu as joué au prince charmant désintéressé, feignant de braver le mépris de ta propre famille bourgeoise pour épouser une modeste orpheline. Mais tu n’as jamais été un stratège, Arthur. Tu n’es qu’un petit parasite impatient qui a pris une ombre pour une forteresse. »
Je me tenais là, immobile, le bouquet de roses blanches pesant comme une masse de plomb entre mes paumes moites. La trahison me brûlait les tempes d’un feu acide. Chaque mot prononcé par Richard déchirait un pan du voile d’illusions sous lequel j’avais vécu pendant deux ans. Notre rencontre fortuite sous la pluie place des Vosges. Ses attentions feintes. Sa patience calculée lorsque je lui avouais que je n’avais pas de quoi payer la moitié des acomptes du traiteur. « Ne t’en fais pas, mon amour, nous vivrons d’amour et de simplicité », m’avait-il susurré un soir d’automne. Tout cela n’était qu’une mise en scène minutieuse, un investissement à moyen terme pour faire main basse sur l’héritage d’un père que je croyais mort ou indifférent depuis l’âge de mes cinq ans.
Arthur comprit que le terrain juridique venait de s’effondrer sous ses pieds. Il se tourna vers moi, changeant brutalement de tactique. Son visage se déforma pour afficher une détresse feinte, les yeux larmoyants, les mains tendues en avant comme pour implorer ma pitié.
« Olivia… écoute-moi, s’il te plaît. Ne le laisse pas nous séparer. C’est vrai, au début, j’ai su qui tu étais. J’étais ambitieux, je voulais sécuriser notre avenir. Mais je suis tombé amoureux de toi ! C’est la vérité, je te le jure sur la mémoire de ma grand-mère ! Tout ce que j’ai fait, c’était pour nous bâtir un empire, pour que personne ne puisse plus jamais te regarder de haut ! Tu ne peux pas jeter deux ans de bonheur à cause d’un vieillard qui t’a laissée croupir dans un taudis pendant vingt ans ! Regarde-le ! Où était-il quand ta mère s’épuisait à faire des ménages pour payer tes études ? Où était-il quand tu n’avais pas de quoi chauffer ton studio d’étudiante ? »
Ses paroles frappèrent pile là où ma blessure saignait déjà. La colère, jusqu’alors étouffée par la stupeur, jaillit en moi avec une violence inouïe. Je lâchai mon bouquet qui s’écrasa sur les marches de l’autel, brisant net les tiges des fleurs fraîches.
Je fis deux pas vers Arthur. Pendant une fraction de seconde, une lueur d’espoir cupide traversa ses yeux sombres. Il crut sans doute que la naïveté qui m’avait caractérisée allait encore le sauver, que la peur de la solitude ou le traumatisme de l’abandon maternel me jetterait à nouveau dans ses bras.
Je levai la main et la lui assénai en plein visage. La gifle résonna sous les voûtes séculaires avec la force d’un coup de feu. Le choc fit tourner la tête d’Arthur sur le côté, imprimant une marque écarlate sur sa joue pâle.
« Ne prononce plus jamais le nom de ma mère », dis-je d’une voix sourde, étranglée mais parfaitement distincte. « Tu as osé me dire à l’oreille, il y a cinq minutes à peine, que tu avais honte d’épouser une fille pauvre. Tu as savouré chaque seconde de mon angoisse. Tu n’as jamais aimé personne d’autre que ton propre reflet dans un miroir doré. »
Arthur porta la main à sa joue cuisante, ses yeux injectés de sang. La déférence et la supplication disparurent instantanément pour faire place à une haine brute, viscérale. « Tu resteras une souillon, Olivia. Même avec les milliards de ce vieillard, tu n’es rien d’autre qu’une fille bâtarde élevée dans les cités de banlieue ! Tu n’auras jamais notre classe, jamais notre nom ! »
« Elle n’a que faire de votre nom, monsieur de la Tour », intervint une voix rauque et puissante venue du fond de la nef.