Arthur ne lâcha pas mes épaules. Ses doigts s’enfonçaient dans ma chair osseuse avec une force désespérée, une violence qui n’avait rien d’agressif mais tout d’un naufragé s’accrochant à une planche de salut. Quand il tourna la tête vers le molosse en costume, ses yeux n’étaient plus ceux du magnat hautain et distant que j’avais approché quelques minutes plus tôt. Ils étaient injectés de sang, fiévreux, brûlants d’une rage et d’une panique mêlées.
« Touchez à ce garçon, rugit Arthur d’une voix qui fit trembler les lustres sous les tentes de réception, et je vous fais renvoyer sur-le-champ, vous et toute votre équipe. Faites avancer ma voiture. Immédiatement. Devant les marches principales. »
L’agent de sécurité recula d’un pas, stupéfait, la bouche entrouverte. Il balbutia un acquiescement servile avant de faire volte-face en aboyant des ordres dans son micro.
Arthur reporta son regard sur moi. Il tremblait de tout son corps. Le magnat de l’industrie, l’homme dont le nom faisait plier les banques et trembler les ministères, était brisé en deux par un simple morceau de papier jauni. D’une main fébrile, il glissa la photo froissée dans la poche intérieure de son veston, contre son cœur, puis attrapa mon poignet avec une douceur déroutante, presque craintive.
« Emmène-moi à elle, murmura-t-il, la voix rauque. Emmène-moi à Sophie. Tout de suite, Léo. »
Il ne prit même pas la peine de saluer ses invités ou de s’excuser auprès de ses associés d’affaires qui le regardaient, médusés. Traversant la pelouse d’un pas précipité, il m’entraîna à travers les allées gravillonnées, me tirant presque pour hâter l’allure. À cet instant précis, mes haillons crasseux frôlaient la soie des robes du soir et l’étoffe précieuse de son smoking. Tout le décorum du banquet venait de voler en éclats.
Une longue berline noire aux vitres teintées s’arrêta dans un crissement de pneus devant le perron d’honneur. Le chauffeur descendit en hâte pour ouvrir la portière arrière. Arthur me poussa doucement à l’intérieur avant de s’engouffrer à mes côtés. L’odeur du cuir neuf, de la cire et du parfum boisé m’agressa les narines, un contraste violent avec l’odeur de suie, de pluie et de détergent bon marché qui collait à ma peau depuis des années.
« Où allons-nous, monsieur ? demanda le chauffeur dans le rétroviseur, les yeux écarquillés en découvrant mon état pitoyable sur la banquette immaculée.
— Dans les bas-quartiers de l’Est, ordonnai-je d’une voix encore tremblante. Rue des Forges. Tout au fond de l’impasse des Tanneries. »
Le chauffeur hésita une fraction de seconde, connaissant sans doute la réputation sordide de cet endroit abandonné de tous les services municipaux. Mais un simple coup d’œil dans le miroir au regard sombre de son patron suffit à le faire démarrer en trombe.
Pendant que la voiture dévorait l’asphalte, quittant les collines arborées pour descendre vers les entrailles grises et lépreuses de la ville, un lourd silence s’installa dans l’habitacle. Arthur sortit son téléphone portable. Ses doigts tapaient nerveusement sur l’écran. Il porta l’appareil à son oreille.
« Docteur Vaneau ? C’est Arthur de Valmont. Écoutez-moi très attentivement. Envoyez immédiatement votre meilleure unité de réanimation mobile avec une équipe médicale complète à l’impasse des Tanneries. Une femme, détresse respiratoire aiguë, état critique. Ne discutez pas les protocoles, n’attendez aucune signature. Si elle meurt avant notre arrivée ou faute de matériel, je rase votre clinique. Vous avez quinze minutes d’avance sur moi, faites rugir les sirènes. »
Il raccrocha sans attendre de réponse, la mâchoire serrée, le souffle court. Puis, il tourna lentement la tête vers moi. Dans la pénombre de la voiture, striée par les reflets oranges des lampadaires, son visage semblait avoir vieilli de dix ans.
« Léo… dit-il doucement, comme s’il avait peur de briser l’air en parlant. Ce médaillon… sur la photo. C’est elle qui te l’a donné ?
— Non, répondis-je en baissant les yeux vers mes chaussures trouées d’où dépassaient mes orteils noircis. Elle l’a vendu il y a six ans pour payer mon traitement contre la pneumonie. Elle n’avait plus rien d’autre. Elle m’a seulement dit que c’était le seul souvenir d’une vie qu’elle avait dû enterrer pour me sauver. Elle pleurait chaque fois qu’elle en parlait. Alors j’ai arrêté de poser des questions. »
Un gémissement sourd, étouffé, s’échappa de la gorge de l’homme d’affaires. Il porta ses mains à son visage, dissimulant ses yeux, mais je vis les larmes perler entre ses bagues en platine.
« Dix-sept ans… murmura-t-il pour lui-même, la voix brisée par une souffrance infinie. Dix-sept ans de mensonges, de poison… et de lâcheté. Mon Dieu, Sophie… qu’avons-nous fait ? »
La berline s’engagea brutalement dans les ruelles étroites et défoncées de mon quartier. Ici, point de pelouses manucurées ni de lampions dorés. Des carcasses de voitures rouillaient au coin des trottoirs défoncés, les façades des immeubles lépreux perdaient leur crépi sous l’humidité constante, et l’odeur d’eau stagnante et d’ordures imprégnait chaque recoin. Le chauffeur dut ralentir pour éviter les nids-de-poule et les débris de verre qui jonchaient la chaussée.
Quand la voiture s’immobilisa enfin devant le numéro 14 de l’impasse, les gyrophares bleus d’une ambulance privée illuminaient déjà la ruelle sordide d’un éclat saccadé. Deux infirmiers en uniforme stérile chargeaient du matériel lourd au rez-de-chaussée d’un vieil entrepôt désaffecté réaménagé en taudis.
Arthur n’attendit pas que le chauffeur vienne lui ouvrir. Il poussa la portière avec rage et s’élança dans l’escalier en bois pourri, dont les marches grinçaient dangereusement sous nos pas. Je le suivais de près, le cœur battant si fort que mes tempes bourdonnaient. J’avais peur. Une peur panique et viscérale. Était-il déjà trop tard ? Allais-je retrouver le corps sans vie de la seule personne qui m’avait aimé en ce bas monde ?
Nous avons déboulé dans la pièce unique. C’était un réduit minuscule, sans fenêtre sur l’extérieur, éclairé seulement par une ampoule nue suspendue à un fil électrique crasseux. Les murs étaient tapissés de moisissure noire. Au fond, sur un grabat de mousse posé à même le sol de béton froid, gisait ma mère.