Mon père. Henri de Courcelles.
Ce nom résonnait dans mon crâne avec la force d’un glas. Un homme dont la poigne de fer et le portefeuille sans fond avaient régenté mon existence dès mon premier cri. Je le revoyais encore, huit ans plus tôt, drapé dans son manteau de laine noire au cimetière de Loyasse, posant sa paume lourde sur mon épaule brisée tandis qu’on descendait un cercueil plombé dans la terre glacée de novembre. « Il faut être digne, mon fils. Le destin frappe aveuglément, mais les Courcelles ne courbent pas l’échine. »
Ce cercueil était vide. Tout n’avait été qu’une mise en scène, une comédie macabre payée au prix fort avec des certificats falsifiés, des complices grassement rétribués et le silence acheté d’un légiste véreux.
Je fixais Marion. Ses mains tremblaient de façon incontrôlable alors qu’elle maintenait Garance derrière son tablier de toile. La petite fille, troublée par l’atmosphère soudainement irrespirable, agrippait le tissu avec force, plongeant ses yeux indigo dans les miens. Ce regard. C’était le mien. C’était celui de ma mère disparue trop tôt, celui que je voyais chaque matin dans la glace en rasant mes joues creuses.
— Quel acte, Marion ? parvins-je à articuler, la voix écorchée comme si j’avais avalé du verre pilé. De quoi parles-tu ? Qu’est-ce qu’il a fait à notre enfant ?
Marion poussa doucement la petite vers le couloir.
— Garance, ma chérie… monte dans ta chambre. Mets ton casque, écoute un livre audio. Tout de suite, s’il te plaît.
— Maman… le monsieur, il pleure. Pourquoi il a ta photo ?
— Monte, mon cœur. Maman a besoin de parler à ce monsieur d’un temps très ancien. Va.
L’enfant hésita une seconde, me jeta un coup d’œil plein d’une gravité déchirante pour son âge, puis monta l’escalier de bois en faisant grincer chaque marche. Le cliquetis d’une porte d’enfant qui se referme à l’étage résonna au-dessus de nos têtes comme un verdict suspendu.
Marion ne bougea pas d’un millimètre. Elle resta droite, les mâchoires crispées, sur la défensive, telle une louve acculée qui attendait le coup de grâce.
— Tu n’avais pas le droit de venir ici, Guillaume. Pas après tout ce temps. Pas après ce qu’il a bâti pour vous deux.
— Moi ? m’emportai-je dans un murmure étranglé en avançant d’un pas involontaire. Qu’est-ce que j’ai bâti ? Tu crois que j’ai vécu ? Regarde-moi, bon sang ! J’ai passé huit ans dans une tombe à ciel ouvert ! Je n’ai pas touché une femme, je n’ai pas ri une seule fois sans ressentir une culpabilité écœurante. Je portais ton visage contre ma poitrine tous les matins en me demandant pourquoi Dieu m’avait laissé respirer alors qu’il t’avait reprise !
Une larme solitaire glissa sur la joue de Marion, traçant un sillon clair à travers la pâleur de sa peau.
— Tu ne savais pas… murmura-t-elle, non pas avec compassion, mais avec un effarement amer. Tu ne savais vraiment rien.
— Rien ! Rien d’autre que ce coup de fil un soir de pluie, l’inspecteur qui m’annonçait que ta voiture avait plongé dans le Rhône en crue après un choc frontal, que les courants violents avaient rendu le corps méconnaissable… et mon père qui est intervenu pour m’épargner « l’horreur de l’identification ». Mon Dieu… Mon propre père m’a volé ma femme !
— Il ne t’a pas seulement volé ta femme, Guillaume. Il a volé ton âme, et il a failli tuer notre fille avant même qu’elle ne prenne sa première inspiration.
Elle désigna d’un geste las les deux chaises en paille disposées autour d’une vieille table en formica.
— Assieds-toi. Si tes jambes ne te lâchent pas encore, elles vont le faire d’ici quelques minutes.
Je m’assis machinalement. Mes mains, posées à plat sur la table, ne cessaient de tressauter. Dans la pénombre de cette modeste cuisine qui sentait la lavande séchée et la lessive bon marché, Marion commença à dévider l’écheveau d’un cauchemar que mon esprit refusait encore d’admettre.
— Ce soir-là, nous devions nous retrouver au restaurant sur les quais, commença-t-elle, les yeux perdus vers la fenêtre close. Tu m’avais laissé un message disant que tu avais une surprise pour notre anniversaire de mariage. Mais moi, j’en avais une plus grande encore. J’avais appris le matin même, par mon médecin, que j’étais enceinte de six semaines. Notre vœu le plus cher se réalisait enfin après des mois d’attente vaine.
Une décharge électrique me traversa l’échine. Garance. Neuf ans. Le calcul était foudroyant, cruel, irrévocable.
— Elle est…
— Elle est ta fille, Guillaume. De chair, de sang et de douleur. Mais tu n’as jamais pu le savoir ce jour-là. Alors que je prenais la route, une berline noire m’a serrée de près sur la départementale déserte. Elle m’a percutée par l’arrière, deux fois, délibérément. J’ai perdu le contrôle. Ma voiture n’a pas plongé dans le fleuve : elle a fait plusieurs tonneaux avant de s’écraser dans un fossé boueux. Quand j’ai repris connaissance, je n’étais pas à l’hôpital. J’étais dans une clinique privée, isolée quelque part dans les monts du Lyonnais. Une clinique dont ton père était le principal bienfaiteur.
L’air manqua dans mes poumons. Je revoyais le visage d’Henri de Courcelles, cet homme d’affaires admiré de la haute bourgeoisie lyonnaise, mécène des hôpitaux, collectionneur d’art, dont la réputation d’intégrité n’avait d’égal que son intransigeance absolue.
— Il est venu dans ma chambre dès le lendemain matin, poursuivit Marion, dont la voix se brisait à chaque mot. J’avais trois côtes brisées, une commotion sévère, mais miraculeusement, le bébé était toujours vivant. Il s’est assis au pied de mon lit, aussi froid que le marbre. Il m’a dit : « Vous êtes une serveuse sans nom, sans fortune et sans avenir. Mon fils avait une faiblesse passagère, mais je ne permettrai pas qu’un bâtard ruine l’alliance industrielle que je négocie pour lui. Vous allez disparaître. »