Mon dos heurta le mur rugueux, la chaux s’effritant contre mes omoplates. Mes doigts, crispés sur le papier froissé de Léa, tremblaient d’une rage sourde. Deux secondes. Trois secondes. La porte de fer s’ouvrit sans claquer, glissant sur ses gonds comme si elle avait été soigneusement huilée quelques minutes plus tôt pour ne réveiller personne dans la travée.
Une silhouette s’encadra dans l’embrasure. Massive, vêtue d’un treillis sombre sans insignes, un bonnet noir enfoncé jusqu’aux sourcils. Dans sa main droite brillait la lame effilée d’un surin artisanal, taillé dans une tringle de rideau d’infirmerie affûtée sur le béton jusqu’à devenir une aiguille mortelle.
Ce n’était ni Big Sue, ni un maton ordinaire. C’était Miller, un surveillant auxiliaire réputé pour ses dettes de jeu et son regard fuyant aux fouilles corporelles. Léa n’avait pas sous-traité ma mort à une détenue écervelée ; elle avait directement acheté les clés du pénitencier.
« Ne crie pas, Haley, » chuchota l’homme, sa voix chargée d’un souffle aigre de tabac froid. « Personne n’ouvrira les yeux avant la relève de cinq heures. Un arrêt cardiaque provoqué par une embolie gazeuse… c’est propre, le médecin de garde est déjà payé pour signer le certificat. »
Il fit un pas lourd à l’intérieur de la cellule exigüe. L’espace manquait cruellement. Entre le châlit métallique et la cuvette des toilettes, il n’y avait pas deux mètres pour manœuvrer. La peur me mordit le ventre, animale, viscérale, mais le visage arrogant de ma jumelle et l’image de ma mère branchée à ses machines de dialyse balayèrent toute paralysie. Si je mourais ce soir, ma mère mourait demain.
Miller leva le bras armé.
Je ne reculai pas. Je plongeai en avant, sous son centre de gravité.
J’attrapai d’un geste sec la couverture rêche en laine posée sur ma couchette et la lui jetai au visage, masquant sa vue une demi-seconde. L’homme jura entre ses dents, tailladant l’étoffe à l’aveugle. La pointe en acier déchira la laine et m’érafla l’avant-bras, une morsure brûlante qui ne fit qu’attiser l’adrénaline pure pompée dans mes veines.
Profitant de son déséquilibre passager, je lui assénai un violent coup de pied dans le tibia, suivi d’un coup de coude rageur en plein larynx. Le bruit étouffé de son cartilage qui craquait emplit l’espace confiné. Miller lâcha son arme, les mains portées à sa gorge pour chercher de l’air.
Le surin roula sur le lino graisseux. Je me jetai dessus, le ramassai et me relevai aussitôt, le pointant droit vers sa gorge pantelante.
« Bouge d’un millimètre et je te saigne sur cette paillasse, » soufflai-je au creux de son oreille, ma respiration sifflante calée sur la sienne. « Combien elle t’a donné ? Combien vaut ma vie pour Léa ? »
L’homme écarquilla les yeux, les lèvres bleuies par le manque d’air, levant les deux mains en signe de reddition.
« Soixante… soixante mille euros, » hoqueta-t-il, terrifié par la lueur sauvage qui devait brûler dans mon regard. « Elle m’a dit que tu étais finie de toute façon, que tu n’aurais jamais dû survivre au premier mois… »
« Ton talkie-walkie. Donne-le-moi. Tout de suite. »
Il détacha lentement l’appareil de son ceinturon d’intervention et me le tendit d’une main tremblante. Je lui ordonnai de se tourner face contre terre, les mains derrière la tête. D’un geste net, j’utilisai les draps de mon lit déchirés d’un coup sec pour lui saucissonner les poignets et les chevilles, enfonçant un morceau de tissu dans sa bouche avant de coincer son propre corps sous la couchette inférieure, invisible depuis l’œilleton.
Je savais pertinemment que les secondes étaient comptées. À cinq heures du matin, le rondier principal constaterait la disparition de Miller et découvrirait le corps ligoté. J’avais moins de quatre heures. Quatre heures pour faire ce que personne n’avait jamais osé tenter dans ce complexe de sécurité maximale : accéder aux archives scellées du sous-sol et au réseau de communication extérieur.
Mais seule, dans ce labyrinthe de caméras et de grilles magnétiques, j’étais une condamnée à mort en sursis. Il me fallait un allié. Une bête noire capable de faire diversion, quelqu’un qui connaissait chaque faille des angles morts du bloc.
Une seule personne régnait sur les ténèbres de cette prison.
Big Sue.
Je sortis prudemment de ma cellule, pieds nus sur la dalle froide pour étouffer le moindre bruit de pas, refermant la porte derrière moi sans verrouiller le pêne. Le couloir baignait dans une lueur rouge d’urgence, celle qui s’allumait après le couvre-feu pour économiser l’énergie. Les ronflements et les sanglots étouffés des prisonnières montaient des portes closes comme une basse sourde et mélancolique.
Je glissai le long du mur jusqu’à la cellule numéro 104, tout au bout de la galerie, la cellule d’angle que personne n’osait approcher.
À travers les barreaux de l’œilleton ouvert, deux yeux sombres, luisants comme du jais dans l’obscurité, me fixèrent sans la moindre surprise. Big Sue ne dormait pas. Les prédateurs ne dorment jamais d’un sommeil lourd.
« Tu as du cran pour venir frapper à ma porte après le cirque de cet après-midi, » murmura-t-elle à voix basse, sans quitter son lit en béton. « Tu es venue me finir avant que je ne te dépèce dans les douches demain matin ? »
« Quelqu’un a payé tes gardiens pour m’assassiner cette nuit, Sue, » dis-je sans détour, la voix posée, collant mon visage contre le froid de l’acier. « Miller est ligoté sous mon lit. Et la personne qui le paie est la même qui a détourné les cargaisons de stupéfiants et d’armes qui ont envoyé ton frère au cimetière il y a trois ans. »
Un silence glacé tomba entre nous, plus lourd que les tonnes de béton qui nous écrasaient.
Dans la pénombre, je vis la masse de Big Sue se mouvoir lentement. Elle posa ses pieds nus sur le sol et s’avança vers la grille jusqu’à ce que son visage couturé de cicatrices soit à quelques centimètres du mien. Son souffle sentait la menthe forte et le tabac de contrebande.