Avant qu’il ne puisse formuler le moindre mensonge ou tenter une justification absurde, un craquement de pas résonna derrière eux. Une silhouette émergea de l’ombre de la passerelle, enveloppée dans un épais manteau de fourrure sombre.

L’homme retira sa capuche. C’était Victor Vance, le directeur financier historique du groupe Beaumont, le mentor que Gabriel croyait cloué à Paris pour des raisons de santé.

Gabriel manqua de perdre l’équilibre.
— Victor… ? Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous devriez être en France !

Victor esquissa un sourire glacial, un rictus de mépris absolu.
— Vous pensiez sincèrement être le seul à vouloir sa fortune, Gabriel ? Vous avez été brillant, je l’admets. Étudier ses faiblesses, ourdir ce plan machiavélique, orchestrer ce voyage… Mais vous avez commis une erreur fondamentale. Vous avez oublié que pour doubler un empire, il faut d’abord le comprendre de l’intérieur. Et c’est moi qui vous ai ouvert les dossiers d’Élise. C’est moi qui vous ai soufflé l’idée de l’épouser.

Gabriel sentit le sol se dérober sous ses pieds. Tout s’éclaira d’un coup terrible. Les dossiers anonymes reçus par Élise… ce n’était pas un hasard, c’était une trahison de son propre complice.
— Vous… Vous m’avez trahi ? balbutia-t-il, la voix brisée par la panique.

— Je ne vous ai pas trahi, mon garçon, je me suis simplement servi de vous, rétorqua Victor en s’approchant. Vous étiez l’exécutant idéal. Le mari infanticide en puissance, le monstre qui allait éliminer l’héritière en pleine mer. Une fois qu’Élise aurait disparu dans les eaux glacées, les enquêtes se seraient abattues sur vous. Vous auriez fini en prison à vie, ou pire, mort dans un « accident » de cellule. Et moi ? En tant que bras droit loyal et actionnaire historique, j’aurais pris les rênes du groupe Beaumont par intérim, avant d’absorber la totalité des parts. C’était un plan parfait.

— Sauf que vous avez oublié un détail, intervint Élise d’une voix calme qui résonna comme un couperet.

Elle pivota vers Victor, les yeux étincelants d’une rage froide et calculée.

— Vous avez oublié que mon père ne faisait confiance à personne, pas même à ses plus proches collaborateurs. Victor, vous pensiez que j’ignorais vos manœuvres au sein du conseil d’administration ? Vous pensiez que ces transferts de fonds illégaux vers des comptes offshore m’échappaient ?

Le visage de Victor se décomposa instantanément. La morgue et l’assurance qu’il affichait quelques secondes plus tôt s’évaporèrent.
— Qu… Qu’est-ce que vous dites ? bégaya-t-il.

— Je dis que depuis le premier jour, vous et Gabriel jouiez dans une pièce de théâtre dont j’avais écrit le scénario, répondit Élise en croisant les bras.

Elle s’avança vers le bord du pont, dominant l’océan noir et menaçant où flottaient de gigantesques blocs de glace.

— Lorsque j’ai reçu les premiers dossiers sur Gabriel, j’ai mené ma propre enquête. J’ai découvert que derrière ses e-mails se cachait une adresse IP professionnelle… celle de votre bureau, Victor. C’est vous qui l’avez guidé pas à pas. Vous vouliez vous débarrasser de moi pour mettre la main sur l’empire, et vous aviez choisi Gabriel comme bouc émissaire idéal. Une double trahison. Une alliance de pacotille entre un arriviste sans scrupules et un vieux requin avide de pouvoir.

Gabriel, terrassé par la révélation, comprit qu’il n’était plus seulement un pion : il était pris au piège dans un guet-apens mortel, pris en sandwich entre la femme qu’il voulait détruire et l’homme qui l’avait manipulé pour le sacrifier.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? murmura Gabriel, terrorisé. Nous sommes au milieu de nulle part, à des centaines de kilomètres de toute terre habitée.

Élise le regarda avec un mépris infini.
— Ce que nous allons faire ? Rien de spécial. Le voyage continue. Sauf que les rôles ont changé.

PARTIE 3 — LA TRAHISON SUPRÊME

Le silence qui suivit fut lourd, brisé seulement par le grondement sourd des moteurs du yacht et le choc des vagues contre la coque en acier renforcé.

Victor, reprenant contenance malgré la sueur froide qui perlait sur son front, esquissa un rire nerveux.
— Ne jouez pas aux andouilles, Élise. Vous êtes au milieu de l’Arctique. Ici, il n’y a ni police, ni tribunal, ni témoins. Si vous pensez pouvoir nous menacer, vous faites fausse route. À deux contre un, vous ne pesez rien.

Il fit un pas menaçant vers elle, glissant une main dans la poche de son manteau pour en sortir une lourde clé à molette trouvée dans la soute.

Gabriel, voyant la situation basculer dans la violence pure, sentit son instinct de survie reprendre le dessus. S’il ne faisait rien, Victor les éliminerait tous les deux. Il n’avait plus le choix : sa seule chance de s’en sortir était de changer de camp, là, tout de suite.

D’un bond fulgudant, Gabriel se jeta sur Victor au moment précis où celui-ci levait son arme improvisée. Les deux hommes s’écroulèrent lourdement sur le pont métallique glissant. La lutte fut brève mais acharnée. Victor, malgré son âge, possédait la force féroce du désespoir, mais Gabriel était poussé par la terreur pure. Il réussit à retourner la situation, coinçant le bras de Victor contre le bastingage avant de lui arracher la clé à molette des mains et de la jeter par-dessus bord, dans l’océan ténébreux.

Haletant, les mains tremblantes, Gabriel immobilisa le directeur financier contre le sol gelé. Il leva les yeux vers Élise, espérant trouver un soupçon de gratitude ou d’indulgence dans son regard.

Il n’y eut rien de tout cela.

Élise se tenait immobile, les mains dans les poches, observant la scène avec le détachement clinique d’un scientifique étudiant des insectes sous un microscope.

— C’est bien joué, Gabriel, dit-elle d’une voix neutre. Vous avez le réflexe du prédateur acculé. C’est exactement cette absence totale de loyauté qui faisait de vous le candidat parfait pour le rôle du meurtrier.

Gabriel sentit son cœur s’arrêter.
— Élise… Je l’ai fait pour toi ! Je viens de te sauver la vie ! Il allait te tuer !