Steven se retourna immédiatement vers Rachel. Elle était adossée contre le buffet en chêne, les deux mains plaquées sur son ventre rond de six mois, le visage d’une pâleur de craie. Ses yeux exorbités fixaient le vieil homme au sol avec une terreur si viscérale qu’elle dépassait le simple choc d’une agression physique impromptue.
« Rachel, regarde-moi. Est-ce que tu as mal ? Est-ce qu’il t’a touchée ? » supplia Steven en posant des mains fiévreuses sur ses épaules frémissantes.
Elle secoua la tête de droite à gauche avec frénésie, incapable d’articuler le moindre son. Sa respiration n’était qu’un sifflement court et saccadé. Dans un coin de la pièce, Marion, la meilleure amie de Rachel, s’avança en titubant, tenant son téléphone à bout de bras.
« J’appelle la police… et une ambulance tout de suite », dit Marion d’une voix étranglée.
« Non ! Pas la police ! » aboya Frank depuis le sol.
Le vieil homme tentait maladroitement de se redresser sur les coudes. Ses yeux injectés de sang, loin de montrer la confusion d’un homme pris de démence ou de remords, brillaient d’une lucidité venimeuse. Il leva un index osseux, tremblant de fureur, non pas vers Steven, mais directement vers Rachel, dont le regard fuyait désespérément le sien.
« Regarde-la, Steven ! Regarde cette sainte-nitouche que tu as ramenée sous mon toit ! » cracha Frank en toussant violemment. « Tu crois qu’elle porte ton enfant ? Tu crois que ce monstre dans son ventre est de ton sang ? Tu n’es qu’un imbécile aveugle, exactement comme je l’étais à ton âge ! »
« Tais-toi ! Ferme-la tout de suite ! » hurla Steven, sentant une colère noire lui monter aux tempes. Il s’avança de nouveau vers son père, prêt à le neutraliser définitivement, mais deux cousins intervinrent pour retenir le jeune homme par les bras.
« Steven, calme-toi, il n’a plus toute sa tête », chuchota l’un d’eux. « Regarde comme il tremble, il a peut-être fait un AVC… »
« Je n’ai pas d’AVC ! » rugit Frank en repoussant le pied d’une chaise pour se mettre à genoux, la chemise froissée et le col déchiré par la chute. « Demande-lui d’où vient la montre qu’elle garde dans son tiroir à sous-vêtements. Demande-lui pourquoi elle a disparu pendant trois semaines l’été dernier en prétendant un séminaire à Lyon. Demande-lui qui payait l’appartement de sa mère avant qu’on ne se rencontre ! »
Chaque phrase claquait dans la pièce comme un coup de fouet. Steven, les muscles tendus à rompre, sentit son cœur rater un battement. Ce n’étaient pas les divagations incohérentes d’un vieillard sénile. C’étaient des détails précis, intimes, terrifiants de réalisme. Il se tourna vers Rachel, s’attendant à la voir protester, crier à la calomnie, gifler l’air d’indignation.
Mais Rachel avait baissé les yeux vers le parquet ciré. Une larme solitaire glissait sur sa joue livide, traçant un sillon sombre dans son maquillage soigné. Elle ne criait pas. Elle ne démentait rien. Elle semblait simplement vidée de toute substance, écrasée sous le poids d’un secret dont l’armure venait d’exploser en mille morceaux devant vingt personnes médusées.
L’atmosphère festive était morte et enterrée. Les ballons gonflés à l’hélium qui flottaient au plafond portaient des inscriptions joyeuses : Fille ou Garçon ? Personne ne se souciait plus de savoir si la fumée serait bleue ou rose. Le poison venait d’infiltrer l’air, et les invités, mal à l’aise, commencèrent à reculer vers l’entrée, cherchant leurs manteaux d’un regard gêné.
« Tout le monde s’en va », ordonna Steven d’une voix blanche, sans quitter Rachel des yeux. « Dehors. Tout le monde. »
Les gens n’attendirent pas qu’on le leur répète deux fois. En moins de cinq minutes, le cliquetis des serrures, les murmures étouffés sur le palier et le vrombissement des moteurs quittant l’allée laissèrent la maison plongée dans un silence funèbre. Ne restaient plus que Steven, Rachel prostrée sur une chaise de salle à manger, et Frank, assis lourdement sur le canapé, massant sa mâchoire endolorie.
Steven ferma la porte d’entrée à clé à double tour. Le claquement du pêne métallique résonna comme une sentence irrévocable. Il revint dans le salon, marcha jusqu’au centre de la pièce et s’arrêta, les bras ballants.
« Maintenant », dit Steven d’une voix sourde, presque inaudible, « vous allez tous les deux m’expliquer ce qui vient de se passer. Et je jure devant Dieu que si quelqu’un ment, je quitte cette maison et vous ne me reverrez plus jamais. »
Frank laissa échapper un rire bref et amer, qui se transforma aussitôt en quinte de toux. Il plongea la main dans la poche intérieure de sa veste beige défraîchie et en sortit une enveloppe kraft épaisse, froissée par la bagarre. Il la jeta sans ménagement sur la table basse, entre les cupcakes recouverts de glaçage pastel et les confettis dorés.
« Ouvre », ordonna le vieil homme. « Ouvre et regarde le vrai visage de la femme que tu as épousée il y a un an. »
Steven hésita une fraction de seconde, sentant ses doigts s’engourdir. Il prit l’enveloppe. À l’intérieur reposait une liasse de photographies granuleuses, visiblement prises au téléobjectif, accompagnées de relevés bancaires imprimés sur du papier bon marché.
Sur la première photo, on voyait Rachel, plus jeune de deux ou trois ans, sortant d’un hôtel particulier dans le seizième arrondissement de Paris. Elle souriait, vêtue avec une élégance qu’elle n’avait jamais affichée depuis que Steven la connaissait. Mais ce n’était pas sa tenue qui glaça le sang du jeune homme. C’était l’homme à son bras.
Un homme aux cheveux grisonnants, taillés impeccablement, vêtu d’un costume sur mesure. Un visage d’une cinquantaine d’années, aux traits durs et sévères, portant une cicatrice discrète au coin du sourcil gauche.
Steven reconnut ce visage instantanément. Une sueur froide coula le long de sa colonne vertébrale.
« C’est… c’est Victor Vance », balbutia Steven, levant des yeux écarquillés vers son père. « Le frère de maman ? L’oncle Victor ? »