Raphaël se tenait désormais à côté d’Élodie, une main posée délicatement sous son bras pour l’aider à rester debout.
Le regard de l’homme descendit un instant vers son ventre rond.
Puis revint vers Véronique.
— Assieds-toi, Élodie.
La jeune femme hésita.
— Je préfère partir.
Sa voix était faible.
C’étaient les premiers mots qu’elle prononçait depuis le début de l’humiliation.
Raphaël secoua la tête.
— Non.
Il tira doucement la chaise.
— Cette table était réservée pour toi.
Véronique resta figée.
— Pour elle ?
Raphaël se retourna.
— Oui.
— Mais c’est notre table familiale.
— Exactement.
Cette réponse tomba comme une pierre dans le silence du restaurant.
Élodie posa instinctivement une main sur son ventre.
Quelques minutes auparavant, elle était arrivée seule.
Son vieux pull gris était légèrement trop grand.
Ses chaussures étaient usées.
Elle n’avait ni bijoux ni sac de marque.
À l’entrée, elle avait seulement donné son nom.
« Élodie Martin. Monsieur Raphaël Delcourt m’attend. »
Le maître d’hôtel avait consulté sa liste.
Puis l’avait conduite jusqu’à la grande table près des fenêtres.
Une petite pancarte indiquait :
RÉSERVÉ.
Élodie s’était assise.
Elle était nerveuse.
Elle n’avait jamais mis les pieds dans un restaurant aussi luxueux.
Son regard parcourait les lustres, les fleurs blanches et les verres en cristal avec une certaine gêne.
Puis Véronique était arrivée.
Elle avait immédiatement remarqué la jeune femme.
Et surtout ses vêtements.
— Vous devez vous être trompée de table.
Élodie avait répondu calmement :
— On m’a demandé de m’asseoir ici.
Véronique n’avait même pas vérifié.
Dans son esprit, une femme habillée ainsi ne pouvait pas appartenir au même monde qu’elle.
Lorsque Élodie avait expliqué qu’elle attendait Raphaël, Véronique avait cru à un mensonge.
Puis l’humiliation avait commencé.
Maintenant, Raphaël était là.
Et Véronique semblait enfin comprendre que quelque chose lui échappait.
— Qui est-elle ? demanda-t-elle.
Raphaël observa Élodie.
La jeune femme secoua légèrement la tête.
Pas encore.
Il respecta son silence.
— Ce n’est pas à moi de te le dire.
Véronique eut un rire nerveux.
— Raphaël, regarde-la.
Il fronça les sourcils.
— Justement.
— Tu veux vraiment me faire croire qu’elle appartient à cette famille ?
Cette phrase changea immédiatement l’expression d’Élodie.
Raphaël le remarqua.
— Véronique, arrête.
Mais elle continua.
— Elle arrive habillée comme ça, enceinte, sans même savoir se tenir dans un restaurant…
Raphaël frappa la table de sa paume.
Pas violemment.
Mais suffisamment pour faire vibrer les verres.
— Ça suffit.
Le restaurant entier se figea.
Raphaël se pencha légèrement vers elle.
— Tu ne sais absolument rien de cette femme.
Puis il ajouta :
— Et surtout, tu ne sais rien de l’enfant qu’elle porte.
La main de Véronique se crispa autour de son sac.
Un détail minuscule.
Mais Élodie le remarqua.
— Vous savez quelque chose, n’est-ce pas ?
Véronique tourna brusquement les yeux vers elle.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Élodie la regarda.
— Je ne vous avais jamais rencontrée avant aujourd’hui.
Elle marqua une pause.
— Pourtant, dès que vous avez entendu mon nom à l’entrée, votre visage a changé.
Raphaël se retourna vers Véronique.
— Elle a raison ?
Aucune réponse.
Élodie sortit alors une enveloppe de son vieux sac.
— C’est justement pour ça que je suis venue.
Raphaël reconnut l’écriture sur l’enveloppe.
Et son expression changea.
— Où as-tu trouvé ça ?
Élodie inspira.
— Dans les affaires de Julien.
Cette fois, Véronique faillit laisser tomber son verre.
## PARTIE 2
Julien Delcourt était le fils unique de Raphaël.
Trente et un ans.
Architecte.
Intelligent.
Discret.
Et depuis neuf mois, officiellement installé à Montréal pour un grand projet.
C’était du moins ce que Véronique racontait à tout le monde.
La vérité était différente.
Julien était mort quatre mois plus tôt.
Un accident de voiture sur une route près de Lyon.
La famille avait tenu les circonstances dans une extrême confidentialité.
Élodie avait été sa compagne.
Pendant deux ans.
— Pourquoi je n’ai jamais entendu parler de vous ? demanda Véronique froidement.
Élodie eut un sourire triste.
— Vous avez entendu parler de moi.
Véronique se raidit.
Raphaël tourna la tête.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Élodie posa l’enveloppe sur la table.
Julien lui avait raconté qu’il avait annoncé leur relation à sa famille un an plus tôt.
Il voulait épouser Élodie.
Elle travaillait alors comme aide-soignante dans un établissement pour personnes âgées.
Pas de fortune.
Pas de famille influente.
Pas de diplôme prestigieux.
Julien s’en moquait.
Mais quelqu’un d’autre ne s’en moquait pas.
Véronique.
Elle était la seconde épouse de Raphaël.
Pas la mère de Julien.
Pendant quinze ans, elle avait pourtant occupé une place centrale dans la famille.
Lorsque Julien lui avait annoncé son intention d’épouser Élodie, Véronique s’y était opposée.
— Ce n’était pas contre vous personnellement.
Élodie la regarda.
— Vous ne me connaissiez même pas.
— Justement.
— Alors comment pouviez-vous décider que je n’étais pas assez bien pour lui ?
Véronique resta silencieuse.
Raphaël semblait abasourdi.
— Julien m’avait dit que vous aviez eu une dispute, mais pas pourquoi.
Véronique baissa les yeux.
Élodie poursuivit.
Peu après, elle avait découvert qu’elle était enceinte.
Julien avait été fou de joie.
Il avait acheté une petite paire de chaussons blancs le soir même.
Mais il voulait annoncer la nouvelle lui-même à Raphaël.
Il n’en avait jamais eu le temps.
Deux semaines plus tard, il mourait dans l’accident.
Après les funérailles, Élodie avait tenté de contacter la famille Delcourt.
Ses appels n’avaient jamais atteint Raphaël.
Ses courriers lui avaient été retournés.
Puis elle avait reçu un message.
« Monsieur Delcourt ne souhaite aucun contact avec vous. Merci de respecter le deuil de la famille. »
Raphaël devint livide.
— Je n’ai jamais envoyé ça.
Élodie le regarda.
— Je le sais maintenant.
Tous deux tournèrent les yeux vers Véronique.
— C’était toi ? demanda Raphaël.
Elle serra les lèvres.
— J’essayais de protéger la famille.
Raphaël eut un rire incrédule.
— De quoi ?