Pendant une fraction de seconde, Vivien ne respira plus. Ses yeux passèrent de mon visage au papier froissé qui gisait à mes pieds, puis à la main d’Elena qui lui serrait toujours fermement le poignet. Le vernis impeccable de sa contenance mondaine, ce masque d’héritière parfaite qu’elle entretenait depuis des mois avec une rigueur millimétrée, se fissura d’un coup. Mais Vivien n’était pas femme à capituler au premier faux pas. Elle appartenait à cette race de prédateurs sociaux dressés à mordre plus fort dès qu’ils se sentent acculés.

Elle dégagea son bras d’un coup sec, lissa machinalement le pli immaculé de son tailleur en cachemire ivoire et laissa échapper un petit rire étouffé, presque compatissant.

« Lorenzo… mon Dieu, tu m’as fait peur, » souffla-t-elle en posant une main théâtrale sur sa gorge. « Tu es rentré plus tôt ? Tu tombes à pic. C’est… c’est absolument révoltant. Je venais de surprendre Elena en train de fouiller dans les commodes de ta mère. J’ai retrouvé ce bracelet dans ses affaires, exactement comme pour Maribel à l’époque. J’essayais de gérer cela sans t’accabler avant le dîner de ce soir, pour t’éviter un scandale. Cette femme profite honteusement de la faiblesse d’Isabella. »

Elle parlait vite, les mots glissant avec cette aisance vénéneuse qui m’avait si longtemps aveuglé. Mais à cet instant précis, je ne voyais plus que la laideur sous le fard.

Je me baissai lentement, ramassai le document qu’elle avait jeté à Elena et le dépliai sans la quitter des yeux. Mes doigts effleurèrent la signature dactylographiée au bas de la page, attestant de prétendus épisodes de démence et de violence verbale de ma mère.

« Un travail soigné, Vivien, » dis-je d’une voix sourde, parfaitement égale, qui la fit tressaillir bien plus qu’un éclat de fureur. « Tu as même pris la peine de copier mot pour mot les conclusions du rapport de mise sous tutelle que tu comptais faire valider dans quarante-huit heures. »

La couleur quitta instantanément ses joues. Son regard glissa vers la cage d’escalier, évaluant les issues, cherchant un échappatoire que mon corps massif lui barrait entièrement.

« Je… je ne vois absolument pas de quoi tu parles, » balbutia-t-elle, son timbre perdant enfin de son assurance. « Tu te laisses monter la tête par des domestiques, Lorenzo. Tu deviens paranoïaque. Après tout ce que j’ai sacrifié pour cette maison ? Pour ta mère ? »

Derrière sa mère, Mia serrait les lanières de son petit sac à dos rouge. Ses grands yeux bruns, jadis si craintifs, fixaient Vivien sans ciller. La petite fille s’avança d’un demi-pas, se glissa à côté de moi et pressa sa main tiède contre mes doigts engourdis par la colère.

« Elena, » ordonnai-je doucement, sans détourner le regard de ma fiancée. « Prends Mia. Descendez par l’office. Rocco vous attend dans la cour arrière avec une voiture. Vous allez dans ma propriété de Bellagio jusqu’à ce que tout soit réglé. Vous n’avez plus rien à craindre. Plus jamais. »

Elena retint un sanglot, me jeta un regard chargé d’une gratitude indicible, puis prit Mia dans ses bras. Avant de tourner le dos, la petite fille murmura à mon oreille :

« Prends soin de Nonna, Oncle Lorenzo. La dame a caché la boîte noire sous le lit. »

Le visage de Vivien se décomposa davantage. Elle tenta de faire un geste pour intercepter Elena, mais je fis un pas en avant, m’interposant entre elles. L’odeur de son parfum capiteux, un mélange d’iris et de musc que j’avais autrefois trouvé envoûtant, m’écœurait désormais au point de me donner la nausée.

« Si tu t’approches encore d’un seul cheveu de cette enfant ou de sa mère, » dis-je dans un murmure glacial, penché vers son oreille, « je te promets que la prison te paraîtra un refuge bien trop clément par rapport à ce que je te réserve. »

Elle recula, la respiration heurtée, le venin reprenant le dessus dans ses pupilles rétrécies.

« Tu commets la plus grande erreur de ta vie, Lorenzo. Sans moi, sans l’accord de mon père, le groupe Duca va être traîné dans la boue. Tu as besoin de cette alliance autant que nous ! »

« Nous en reparlerons ce soir à la Villa d’Este, » répondis-je avec un calme d’acier. « Va te préparer pour notre dîner de répétition, mon amour. Les invités de ton père ont hâte de célébrer notre avenir. »

Je la laissai seule sur le palier, pétrifiée d’incertitude, oscillant entre l’arrogance d’une femme qui croyait encore maîtriser la partie et la terreur sourde de celle qui sent le piège se refermer.

Une fois dans la chambre de ma mère, je fermai la porte à double tour. Sous le grand lit à baldaquin en noyer massif, derrière la plinthe sculptée, je trouvai la petite boîte en laque noire mentionnée par Mia. À l’intérieur reposaient trois flacons sans étiquette médicale : un puissant sédatif neuroleptique liquide, des comprimés de benzodiazépine à libération prolongée, et un carnet moleskine recouvert de l’écriture nerveuse et inclinée de Vivien.

C’était un journal de bord méthodique, presque clinique. Chaque entrée détaillait les heures d’administration, les doses précises pour maintenir Isabella dans un état de somnolence docile sans provoquer d’arrêt respiratoire visible, et les dates clés où des investisseurs de son père devaient visiter la propriété. Vivien n’était pas seulement une intrigante cupide ; c’était un monstre d’ingénierie et de froideur calculatrice.

Le docteur Miriam Cho entra discrètement par la porte dérobée qui communiquait avec les appartements médicaux, accompagnée de Rocco. Miriam portait une mallette de réanimation et un dossier épais de résultats toxicologiques.

« Comment va-t-elle, Miriam ? » demandai-je en désignant la pièce voisine où ma mère reposait.

« Son organisme commence à éliminer les toxines, » répondit le médecin avec une gravité sombre. « Mais c’était une question de jours avant que son cœur ne lâche sous la charge combinée des psychotropes et de ses anticoagulants. Ce qu’ils lui ont administré aurait suffi à simuler une démence vasculaire irréversible lors de l’expertise de jeudi. Lorenzo, cette femme était prête à la tuer à petit feu. »