Vanessa avait été emmenée par la police provinciale de Bali, ses talons hauts trébuchant sur les dalles de pierre, ses cris de protestation vite étouffés par le ronronnement lourd des gyrophares qui s’éloignaient vers Denpasar.

Sur la terrasse déserte, la nuit tombait comme un drap lourd. Arman ne bougeait pas. Ses épaules d’ordinaire si droites semblaient s’être effondrées sous le poids d’un deuil de six ans qui venait de muer en une stupeur étourdissante. En face de lui, assise sur un banc de tek patiné, Nadia serrait encore contre sa poitrine le petit Raka. L’enfant de sept ans refusait obstinément d’ouvrir les doigts, agrippant le tablier d’employée de maison que sa mère portait encore.

Nadia avait les traits tirés, la peau hâlée par des années de labeur sous le soleil des provinces reculées de Java oriental, mais ses yeux — ces grands yeux sombres en amande qu’Arman avait tant cherchés dans le regard de leur fils — étaient d’une limpidité troublante. Elle ne pleurait plus. Ses larmes avaient tari au moment précis où la police avait passé les menottes aux poignets de la femme qui lui avait volé son existence.

« Tu as froid », murmura Arman. Sa voix était rauque, ébréchée, méconnaissable.

Nadia leva les yeux vers lui. Dans ce regard, il n’y avait ni haine féroce ni élan d’amour passionné ; il n’y avait que la méfiance instinctive d’une créature longtemps traquée et la fatigue abyssale d’un être qui vient de réapprendre son propre nom.

« Je n’ai pas froid, Arman », répondit-elle d’une voix douce, presque blanche. « J’ai simplement l’impression d’être un fantôme qui a oublié comment marcher parmi les vivants. »

Raka releva son petit visage baigné de larmes et enfouit son nez dans le cou de Nadia : « Tu n’es pas un fantôme, Maman. Tu sens la vanille. Et le savon. Les fantômes n’ont pas d’odeur. »

Un sourire fragile, le tout premier depuis des années, effleura les lèvres de Nadia. Elle posa un baiser tremblant sur le front de son fils. Arman fit un pas en avant, la main tendue dans un réflexe instinctif, mais il s’arrêta à mi-chemin. Il regarda ses propres paumes, soudain honteux. Comment pouvait-il prétendre la toucher, l’enlacer, lui qui avait accepté un cercueil scellé, qui avait signé des papiers, qui avait pleuré sur une tombe anonyme pendant six longues années sans jamais creuser plus loin que les apparences ?

« Je ne te demande pas de me pardonner ce soir », dit Arman en baissant le front. « Je ne sais même pas si j’ai le droit d’espérer ton pardon un jour. J’ai cru un rapport de police. J’ai cru un médecin véreux. J’ai laissé notre fils grandir avec le portrait d’une morte sur la cheminée alors que tu nettoyais les parquets de personnes qui m’étaient inférieures. »

« Tu as cru ce que la douleur te dictait de croire », répondit Nadia avec une lucidité désarmante. « Le docteur Surya était votre médecin de famille depuis trente ans. Vanessa était la fille d’un associé respecté. Pourquoi aurais-tu soupçonné un tel abîme de perversité ? Ne te torture pas pour ce que tu n’as pas vu. Occupe-toi plutôt de ce que nous devons faire maintenant. Parce que pour la loi, Arman… Nadia Pratama est morte. Et la femme assise devant toi n’a même pas de papiers d’identité valables. »

Cette remarque ramena brutalement Arman à la réalité impitoyable du monde des affaires et de l’administration. Il redressa la tête, son regard reprenant un éclat d’acier. Il était l’héritier du conglomérat Pratama, un empire maritime et financier réputé pour sa rigueur implacable. Si la trahison avait pu l’anéantir émotionnellement, l’homme d’action refusait désormais de laisser le moindre détail au hasard.

« Entre dans la maison avec Raka », dit-il d’un ton résolu. « Ce soir, personne ne te posera de questions. Tu vas dormir dans la suite principale. Raka restera avec toi si tu le souhaites. Demain matin, l’orage va frapper, et nous devrons être debout pour y faire face. »

L’aube sur Bali n’apporta aucun répit. Dès six heures du matin, la presse financière et les tabloïds nationaux s’emparaient du scandale. L’arrestation de Vanessa Surya au beau milieu de la réception des fiançailles la plus huppée de l’année faisait la une de tous les quotidiens de Jakarta et de Surabaya : « Fraude funéraire chez les Pratama : la fiancée arrêtée, l’épouse disparue réapparaît parmi le personnel de maison ». Les actions du groupe Pratama vacillaient déjà à l’ouverture de la bourse de Jakarta, mais Arman s’en moquait éperdument.

Assis dans le grand bureau de la villa, entouré de Pak Hendra, le chef de la sécurité, et de Maître Faisal, le principal conseiller juridique de la famille, Arman écoutait le compte-rendu des premières constatations policières.

« Les aveux de Surya et de sa fille commencent à concorder », expliquait Faisal en ajustant ses lunettes. « L’accident de voiture de Nadia sur la route de l’aéroport international Ngurah Rai, il y a six ans, n’était pas planifié. C’était un véritable carambolage causé par un camion de transport dont les freins avaient lâché. Nadia a été éjectée et a subi un violent traumatisme crânien avec amnésie rétrograde sévère. »

Arman serra les poings, les jointures blanches. « Et c’est là que Vanessa est intervenue. »

« Exactement », poursuivit Hendra en projetant des copies de relevés bancaires sur l’écran mural. « Vanessa arrivait à l’hôpital quelques minutes après pour un tout autre motif. Quand elle a vu Nadia admise aux urgences, inconsciente et non identifiée par le personnel soignant, une opportunité diabolique s’est offerte à elle. Son père, le Dr Surya, était criblé de dettes de jeu colossales auprès de prêteurs sur gages de Macao. La famille Pratama menaçait alors de couper les ponts financiers avec les Surya. Si Nadia disparaissait, Vanessa devenait l’épaule réconfortante idéale pour l’héritier en deuil. »

« Qu’ont-ils fait du corps dans le cercueil ? » demanda Arman, la gorge serrée.