Lord Arthur tenait entre ses doigts gantés de cuir les feuillets froissés que Rose venait de lui remettre. Le papier fin crissait sous la pression de ses doigts tremblants d’une rage froide et contenue. Le regard du maître des lieux, d’ordinaire empreint d’une réserve aristocratique impénétrable, parcourait chaque ligne, chaque montant calligraphié à l’encre de fer, et surtout cette signature au bas de la page — une boucle élégante, tracée avec une aisance insolente, portant le nom de Victoria d’Ashford à côté d’un compte domicilié à Zurich.

« Vos manigances secrètes sont terminées, Victoria, » répéta-t-il, la voix plus sourde encore, dénuée de toute inflexion humaine.

Victoria tenta de retrouver une contenance, lissant machinalement les plis de sa robe en soie émeraude. Mais le tremblement de ses mains trahissait l’abîme qui venait de s’ouvrir sous ses pas.

« Arthur, écoute-moi, » commença-t-elle, avançant un pas timide, la voix brisée par une feinte détresse. « Cette fille… Rose te manipule. Elle a toujours cherché à semer le poison entre nous ! Ces documents sont des faux, fabriqués pour me salir ! Comment peux-tu accorder la moindre crédibilité aux paroles d’une soubrette payée quelques shillings par semaine ? Regarde-moi dans les yeux, Arthur ! Je suis ta femme ! »

Rose, en retrait près de la haute porte de chêne, essuya ses larmes d’un revers de tablier immaculé. Ses yeux rougis brillaient cependant d’une lueur d’une implacable fermeté, bien trop vive pour une servante terrorisée.

« Ce ne sont pas des faux, Milord, » intervint la jeune femme, la voix claire, dépouillée de toute hésitation servile. « Ces courriers proviennent du coffre personnel de Madame, dissimulé derrière le panneau de noyer dans son boudoir. J’ai également retrouvé les reçus de la banque Coutts & Co. Elle n’a pas seulement déplacé des fonds, Monsieur. Elle a gagé le domaine de Blackwood, les terres de fermage des métayers, et même la parure de diamants héritée de votre mère. Tout a été liquidé en sous-main depuis dix-huit mois. »

Arthur leva lentement les yeux des feuillets pour fixer son épouse. Son regard était devenu deux éclats d’acier poli.

« Gagé Blackwood ? » articula-t-il avec une lenteur terrifiante. « Le domaine où repose mon grand-père ? Les terres qui nourrissent quarante familles depuis trois générations ? »

« Elle ment ! » hurla Victoria, perdant tout contrôle. Ses yeux s’injectèrent de sang et son visage se tordit dans une grimace d’angoisse et de haine. « Elle a tout volé, c’est elle qui s’est introduite chez moi ! Qu’on appelle la police ! Qu’on la jette au cachot ! Arthur, tu ne peux pas me faire ça ! »

Arthur ne cria pas. Il s’approcha lentement, d’un pas mesuré et implacable, jusqu’à n’être plus qu’à un mètre d’elle. L’odeur de la pluie d’automne qui imprégnait son manteau se mêla aux effluves d’huile de lin et de vernis brisé qui saturaient la pièce.

« Rose n’aurait jamais pu imiter le sceau de cire privée de la famille, Victoria. Et elle ne possède pas la chevalière à l’aigle bicéphale que mon père m’a transmise et que je t’avais confiée le jour de nos fiançailles. Regarde le cachet. Il est authentique. »

Il brandit le papier sous ses yeux. La cire rouge portait la marque indélébile du blason des Ashford.

Victoria battit des paupières, acculée, sentant le piège se refermer sur elle. L’air semblait manquer dans ses poumons. Elle jeta un regard paniqué vers la porte, mais le majordome, le vieux Higgins, venait d’apparaître derrière Rose, le visage de marbre, flanqué de deux valets de pied robustes. L’issue était close.

« Pourquoi ? » demanda Arthur, d’un ton qui ne trahissait plus la colère, mais une blessure béante, infiniment plus cruelle. « Je t’ai tout donné. Mon nom, mon rang, ma fortune, ma confiance aveugle. Tu n’étais que la fille désargentée d’un baronnet de province couvert de dettes de jeu quand je t’ai épousée contre l’avis de ma propre mère. Je t’ai sauvée de la ruine publique. Et voici comment tu préserves l’honneur des Ashford ? En nous vendant à des créanciers étrangers ? »

Un rire étrange, aigu et discordant, monta soudain de la gorge de Victoria. Comprenant que le masque était brisé et qu’aucune comédie ne pourrait recoller les morceaux, elle cessa de feindre. Elle redressa les épaules, releva fièrement le menton, et son regard se chargea d’un venin purificateur.

« Me sauver ? » cracha-t-elle avec mépris, ses lèvres fines étirées en un sourire sardonique. « Tu ne m’as pas sauvée, Arthur ! Tu m’as achetée ! Tu as acheté une jolie poupée pour décorer tes salons glacés, pour parader aux bals de la comtesse de Devonshire, pour perpétuer une lignée stérile ! Tu m’as enfermée dans cette tombe de pierre humide pendant dix ans, pendant que tu passais tes journées au Parlement et tes nuits dans tes clubs de gentlemen ! »

« Silence ! » gronda Arthur.

« Non, je ne me tairai pas ! » vociféra-t-elle en avançant vers lui, le défiant du regard. « Ton nom ? Ta dynastie ? Je m’en moque éperdument ! Ce manoir pue la mort et la poussière ! Chaque meuble, chaque tableau de tes ancêtres arrogants me regardait comme une intruse. Oui, j’ai tout vendu ! Chaque livre sterling que j’ai pu siphonner est en sécurité, hors de portée de tes griffes et de tes lois victoriennes hypocrites ! Je voulais te voir ruiné, Arthur. Je voulais voir les créanciers frapper à cette porte monumentale et t’expulser, toi et ton orgueil démesuré, sur la lande boueuse ! »

Arthur resta immobile, encaissant chaque mot comme un coup de poignard silencieux. Mais son expression ne vacilla plus. La fureur avait laissé place à une résolution glaciale.

« Tu as échoué, Victoria, » dit-il simplement.

« Ai-je vraiment échoué ? » ricana-t-elle avec une étincelle de triomphe malsain. « Les fonds sont partis ce matin par télégramme chiffré depuis Southampton. À l’heure qu’il est, la banque de Genève a validé le transfert. Les titres de propriété de Blackwood appartiennent désormais au syndicat Duvalier. Tu ne peux plus rien faire. Tu es le seigneur d’un domaine fantôme. »