Debout au centre de la pièce, Julien, son mari, faisait les cent pas. Ses mâchoires se serraient si fort que les muscles de ses tempes tressautaient sous la peau pâle. Il tenait son téléphone portable à la main, le pouce tremblant au-dessus du clavier numérique. À l’autre bout du couloir, dans le petit bureau fermé à clé où il s’était retranché, Pierre de Montellier, soixante-huit ans, patriarche d’une vieille lignée de parfumeurs locaux, demeurait muet.
— Il m’a jetée au sol, Julien… souffla Chloé d’une voix brisée, étranglée par les larmes. Je venais juste chercher le registre des comptes de la roseraie qu’il m’avait demandé de vérifier. La porte s’est refermée derrière moi. Il a parlé de mon comportement, de mes dépenses, de ma façon de te regarder… Puis il a levé la main. Quand j’ai essayé de crier, il a serré ma gorge. Regarde ! Regarde mon cou !
Julien s’agenouilla devant elle, terrifié. Sur la peau diaphane de sa jeune épouse, de légères traces rougeâtres marquaient en effet la naissance de la gorge. L’horreur le submergeait. Son père, cet homme rigide, austère, parfois cassant, n’avait certes jamais accepté leur union célébrée à peine deux ans plus tôt. Pierre trouvait Chloé trop ambitieuse, trop étrangère au cercle discret et sélectif de la bourgeoisie grassoise, trop curieuse des affaires de la distillerie familiale. Mais de là à franchir le seuil de la brutalité physique, à lever la main sur la femme de son fils unique dans sa propre maison ?
— Je vais appeler la gendarmerie, articula Julien d’une voix rauque. Cette fois, c’en est trop. Le respect filial s’arrête là où commence le crime.
— Attends, implora Chloé en lui saisissant la manche avec une précipitation fébrile. Si tu appelles les gendarmes tout de suite, il niera. Tout le monde le connaît dans cette ville, les magistrats déjeunent avec lui le dimanche, le maire est son cousin éloigné. On dira que je suis folle, que je veux son argent. Il faut d’abord que tu ailles le confronter. Fais-lui admettre ce qu’il a fait devant témoin, ou enregistre-le. Ne me laisse pas passer pour une menteuse.
Julien fixa sa femme avec une tendresse déchirée. Depuis leur mariage, il avait constamment tenté de concilier la tradition austère de son père et la modernité lumineuse de Chloé. Mais ce matin-là, la rupture semblait définitive. Poussé par une vague d’adrénaline et de rancœur refoulée, il se leva, traversa le vestibule et frappa du poing contre la lourde porte en chêne du bureau paternel.
— Ouvre, père ! Ouvre cette maudite porte ou je l’enfonce !
Un verrou métallique glissa sans hâte. Le battant s’écarta lentement, révélant Pierre de Montellier. L’homme se tenait droit comme un cyprès, vêtu d’un cardigan en laine grise impeccablement boutonné. Ses cheveux blancs coupés court soulignaient la sévérité de ses traits aquilins. Ses mains ne tremblaient pas ; elles reposaient calmement le long de son corps. Seul son regard, d’un bleu acier délavé, trahissait un abîme de lassitude et d’incompréhension.
— Baisse d’un ton, Julien, dit le vieil homme sans hausser la voix. Tu n’as pas besoin de défoncer les portes de la maison où tu as grandi.
— Tu l’as frappée ! cria Julien en pénétrant dans la pièce, le visage empourpré. Tu as agressé ma femme dans cette maison ! Regarde son visage, regarde ses marques ! Tu as perdu la raison, vieil homme ? Tu te crois au-dessus des lois parce que ton nom est gravé sur les flacons de parfum de toute la vallée ?
Pierre recula de deux pas pour s’asseoir derrière son grand bureau d’acajou, encombré de dossiers anciens, d’éprouvettes d’essences végétales et d’un écran d’ordinateur allumé. Il ne manifesta aucune colère, ce qui eut pour effet d’exaspérer davantage son fils.
— Assieds-toi, Julien, murmura Pierre.
— Ne me donne pas d’ordres ! Je préviens les autorités à l’instant. Tu passeras la nuit en garde à vue, et je me charge personnellement de te retirer la gestion de l’exploitation pour mise en danger d’autrui et violences aggravées !
Chloé s’était approchée sur le seuil de la porte. Elle se tenait le bras, le visage baissé, incarnant la parfaite image de la victime traumatisée refusant de croiser le regard de son bourreau. En la voyant apparaître, le regard de Pierre s’endurcit soudainement, perdant sa fatigue pour prendre une lueur d’une froideur chirurgicale.
— Tu as toujours manqué de clairvoyance, mon garçon, reprit Pierre en désignant Chloé d’un geste mesuré du menton. Tu as épousé un reflet, une ambition, et tu as refusé de voir les ombres qu’elle traînait derrière elle.
— Arrête de l’insulter ! hurla Julien en s’avançant vers le bureau, menaçant. Tu cherches des excuses pour masquer ta barbarie !
— Je n’ai jamais posé un doigt sur cette femme, affirma le patriarche avec un calme glacial. Ni ce matin, ni aucun autre jour de ma vie. Les seules violences commises dans cette maison relèvent d’une mise en scène minutieuse dont tu es, mon pauvre Julien, le jouet pathétique.
Chloé laissa échapper un sanglot étouffé, cachant son visage entre ses paumes.
— Tu vois ? dit-elle entre deux larmes feintes. Il renverse la faute. C’est toujours ce qu’il fait. Il veut nous séparer, Julien, il veut te garder sous sa coupe jusqu’à sa mort !
Julien brandit son téléphone, prêt à composer le numéro d’urgence. C’est à cet instant précis que Pierre posa la main sur la souris de son ordinateur et tourna lentement l’écran de trente pouces vers son fils.
— Avant de détruire le nom de notre famille dans les colonnes des journaux locaux, Julien, regarde ceci. Tu te souviens sans doute que le mois dernier, nous avons subi une tentative d’effraction près des cuves d’enfleurage ?
Julien marqua une hésitation, décontenancé par la digression.
— Qu’est-ce que ça a à voir avec ce qui vient de se passer ?