En face d’elle, Florian von Stetten ne bougeait plus d’un millimètre. Son souffle court et fiévreux heurtait l’air lourd de la pièce. Sa pâleur était devenue spectrale, livide, presque cadavérique. Ce n’était plus l’homme fier, héritier arrogant de l’empire pharmaceutique et d’investissement Stetten Group, qui hurlait sa supériorité quelques secondes plus tôt. C’était un enfant pris au piège d’un gouffre sans fond. Son regard demeurait rivé sur le vieux smartphone vert foncé aux arêtes renforcées de titane que Sophie tenait encore contre son oreille.

« Qu’est-ce que tu racontes ? » balbutia Richard von Stetten depuis le bout de la table. Le patriarche se redressa sur son fauteuil capitonné, posant brutalement sa fourchette en argent massif sur la nappe immaculée. « Sophie ! Cesse immédiatement cette comédie puérile ! Tu te ridiculises. Tu as manqué de respect à ma femme, Florian t’a corrigée comme tu le méritais. Range ce maudit appareil de quincaillier et nettoie ce désastre avant que le personnel n’ait à subir ta maladresse. »

Eleonore, la mère, resserra son rang de perles d’Akoya autour de son cou ridé, esquissant un rictus pincé où l’arrogance tentait maladroitement de masquer une vague inquiétude. « Florian, assieds-toi. Ne laisse pas cette servante insolente te troubler. Mon Dieu, quelle indignité… C’est pour cela qu’on ne marie jamais hors de son rang. Une orpheline sans fortune ramassée dans une école d’art de province, voilà ce que cela donne. Pas un sou vaillant, aucune éducation, aucune classe. »

Sophie ne prit même pas la peine de tourner les yeux vers eux. Sa voix au creux du microphone avait été d’un calme d’une violence absolue.

À l’autre bout du fil, le silence pesant s’était rompu. Une voix d’homme, sèche, mécanique, dénuée de la moindre hésitation, résonna distinctement à travers le haut-parleur discret de l’appareil sécurisé :

« Compris, Madame. Le protocole Nemesis est enclenché. Toutes les lignes de crédit sont gelées à la seconde. Les dossiers d’audit médico-légaux et les réquisitions judiciaires sont transmis au parquet financier de Munich et à la BaFin. Le contingent arrive chez vous dans six minutes. »

Un clic sec. La communication coupa.

Sophie abaissa lentement le bras. Elle posa l’appareil sur la table en acajou, juste à côté d’un fragment d’assiette taché de graisse. Le contraste entre cet objet industriel presque militaire et l’opulence surannée des couverts d’apparat des Stetten était saisissant.

« Sophie… » murmura Florian, et cette fois, sa voix s’était brisée en un son aigu, pathétique. Il recula d’un pas, ses jambes semblant refuser de porter son corps pourtant robuste. « Sophie, non… Tu n’as pas fait ça. Tu m’avais promis. Tu m’avais juré que ce dossier… que cette vie-là était enterrée. Tu m’aimais ! »

« Je t’aimais », répondit-elle. Les mots tombaient avec la régularité d’un métronome funéraire. « J’ai aimé l’homme que tu prétendais être lorsque tu es venu me chercher dans les laboratoires de Francfort il y a sept ans. J’ai cru à tes serments d’indépendance, à ton dégoût prétendu pour l’hypocrisie de ta dynastie. J’ai même accepté de renoncer à mon identité, de cacher qui j’étais réellement, d’effacer mon nom du registre des brevets mondiaux pour t’offrir la gloire de diriger une holding propre. Et en échange, qu’ai-je reçu ? »

Elle fit un pas en avant. Ses escarpins noirs craquèrent sur les débris de porcelaine, broyant sans remords la faïence historique de deux siècles. Florian sursauta comme si on venait de lui tirer dessus.

« Tu as laissé ta mère m’humilier devant tes invités pendant cinq ans », continua-t-elle sans élever la voix, ce qui la rendait infiniment plus terrifiante qu’un cri. « Tu m’as fait manger à l’office lorsque vos cousins d’Autriche venaient dîner parce que je n’étais pas assez noble. Tu as détourné les fonds de mes recherches pour couvrir tes dettes de jeu à Macao et financer les caprices de tes maîtresses à Zurich. Et ce soir, Florian… ce soir, tu as levé la main sur moi pour plaire à une vieille femme acariâtre dont l’unique accomplissement dans cette existence a été d’hériter d’un nom qu’elle a passé sa vie à souiller. »

« Assez ! » tonna Richard en frappant du poing sur la table. Le patriarche s’était levé, son visage cramoisi trahissant une fureur aristocratique ancestrale. « De quel droit oses-tu parler ainsi sous mon toit ? Tu n’es rien ! Une petite employée contractuelle que mon imbécile de fils a épousée sur un coup de tête ! Qu’as-tu activé ? Quel est ce cirque ? Tu crois nous impressionner avec tes menaces de gamine des rues ? Nous sommes les von Stetten ! La moitié du Sénat bavarois mange dans ma main ! »

Le téléphone portable de Richard posé sur une console en marbre vibra soudainement.

Puis, une seconde plus tard, ce fut celui d’Eleonore dans son sac de cuir matelassé.

Puis celui de Florian, dans la poche intérieure de sa veste de costume sur mesure.

Une sonnerie frénétique, discordante, qui déchira l’atmosphère feutrée. Richard fronça les sourcils, jeta un regard agacé à sa belle-fille, et décrocha d’un geste rogue.

« Allô ? Kraus, je vous avais dit de ne pas me déranger pendant le… »

Richard s’interrompit. La voix de son directeur juridique en chef à l’autre bout hurlait avec une panique si crue qu’elle s’entendait jusqu’au milieu de la pièce.

« Monsieur von Stetten ! C’est la catastrophe ! Les mandats d’arrêt viennent d’être signés par le juge d’instruction ! La brigade financière vient de défoncer les portes du siège à l’instant même ! Les serveurs centraux sont saisis, tout est sous scellés ! »

« De quoi parlez-vous, idiot ? » cria le vieil homme, une goutte de sueur glacée perlant désormais sur sa tempe. « Quelle brigade ? Quel mandat ? »