Maître Grangier, un avocat pénaliste aux tempes argentées, marchait un pas en retrait, tenant sous le bras une serviette de cuir sombre usée aux coins. Il consultait sa montre quand l’incident survint, brisant la pesanteur feutrée de l’aile B.
Un fracas de semelles en caoutchouc sur la pierre.
Un enfant venait de franchir la double porte battante qui menait aux comparutions immédiates. Un blouson de toile râpée, les genoux de son jean noircis par la poussière des ruelles de la Belle de Mai, les cheveux en bataille. Mais ce n’était pas son allure qui figea net Hélène de Montmirail, au point de lui arracher un hoquet d’effroi.
C’était son visage.
Ce nez droit légèrement busqué, la petite cicatrice blanche barrant le sourcil gauche, ces yeux noisette aux reflets dorés, et cette même ligne de mâchoire encore adoucie par l’enfance. C’était le visage d’Enzo. Un miroir exact, dépouillé de son apparat bourgeois.
L’enfant s’arrêta à deux mètres d’eux. Sa poitrine se soulevait sous l’effort de sa course. Son regard passa d’Hélène à Enzo, s’attardant sur ce dernier avec une intensité insoutenable. Il pointa un doigt tremblant mais déterminé vers le jeune Montmirail avant de crier d’une voix écorchée par la colère :
« Tu peux me regarder autant que tu veux ! Tu ne peux plus prétendre que je n’existe pas ! Tu as ma tête, tu as mon âge, et moi, on me traite de bâtard depuis que je suis né ! »
Le silence qui s’abattit sur la galerie fut assommant. Quelques greffiers et deux gendarmes en faction tournèrent la tête. Enzo recula d’un demi-pas, les yeux écarquillés, son souffle court. Il leva la main pour effleurer sa propre joue, comme pour vérifier qu’il ne s’agissait pas d’une hallucination.
« Maman… ? murmura l’adolescent, la voix brisée par un vertige soudain. Maman, c’est qui ? »
Hélène était devenue livide. Le sang avait déserté ses lèvres. Ses doigts crispés sur la anse de son sac laissaient blanchir ses jointures. Elle tenta d’adopter son ton habituel, hautain et souverain, mais sa voix vacilla :
« Ce n’est rien, Enzo. Un vagabond… un déséquilibré de la cour inférieure. Maître Grangier, faites intervenir la sécurité immédiatement. Nous n’avons rien à faire ici. »
« Menteuse ! » hurla Mathéo. Les larmes débordaient désormais de ses paupières, creusant des sillons clairs sur ses joues sales. « Tu m’as regardé dans les yeux le jour où ma mère adoptive est morte à La Timone ! Tu t’es enfuie dans ta grosse voiture noire ! Mon nom c’est Mathéo ! Et sur mes papiers d’hôpital volés, il y avait écrit Montmirail ! »
Enzo se figea. Le nom de famille. Son nom.
Il se tourna brutalement vers sa mère, refusant l’étreinte oppressante qu’elle tentait de lui imposer pour l’entraîner vers l’ascenseur privé.
« Tu m’avais dit que mon jumeau était mort à la naissance ! Tu m’as répété toute ma vie qu’il n’avait pas respiré, qu’on l’avait enterré avant même que je n’ouvre les yeux ! Pourquoi il me ressemble autant ? Dis-moi pourquoi ! »
Maître Grangier s’interposa doucement, le regard grave. Il ne regardait pas l’enfant de la rue comme un intrus, mais avec une tristesse résignée, comme l’homme qui voit enfin arriver la tempête qu’il redoutait depuis dix ans.
« Venez dans mon bureau, Hélène, dit l’avocat d’une voix basse, presque funèbre. Pas ici. Pas devant les caméras du palais et les curieux. Venez. »
Derrière Mathéo apparut une vieille femme boiteuse, essoufflée, portant un manteau trop grand pour elle. C’était la voisine de palier qui l’avait hébergé après le drame de l’Assistance publique, celle qui l’avait conduit jusqu’au palais sur la foi d’un avis d’audience paru dans la presse locale concernant l’héritage Montmirail. Elle tenait un vieux sac en toile cirée contre son ventre.
« Maître, dit l’avocat au jeune Mathéo, viens avec nous. Toi aussi, petit. La comédie a assez duré. »
Le cabinet de Maître Grangier, situé rue Grignan, offrait un contraste saisissant avec la panique qui consumait les quatre protagonistes. Les rayonnages de vieux traités de droit en cuir fauve, l’odeur de cire d’abeille et le rideau de velours vert tiré sur la coursière d’immeuble n’apaisaient rien.
Enzo et Mathéo s’étaient assis sur deux fauteuils club en cuir bordeaux, séparés par une petite table basse. Ils s’observaient en chiens de faïence, fascinés, terrifiés. Enzo voyait ses propres expressions reproduites sur un inconnu : le pincement de la lèvre inférieure quand l’angoisse montait, ce battement nerveux de la paupière gauche.
Hélène refusait de s’asseoir. Elle tournait le dos à la pièce, face à la grande fenêtre donnant sur les toits marseillais, les bras croisés si étroitement qu’on aurait dit qu’elle tentait de contenir un effondrement physique.
Maître Grangier s’approcha de son coffre-fort mural dissimulé derrière un tableau de marine. Il composa la combinaison à six chiffres avec une lenteur méthodique, presque solennelle. Le mécanisme cliqueta. Il en sortit une enveloppe kraft épaisse, fermée par trois cachets de cire rouge portant l’empreinte d’une bague chevalière aux armes des Montmirail : un alcyon tenant une branche d’olivier.
« Qu’est-ce que c’est que ça, Jacques ? » lâcha Hélène sans se retourner, la voix tremblante d’une rage contenue. « Vous êtes mon conseil depuis vingt ans. Vous avez prêté serment. »
« J’ai d’abord prêté serment à la vérité, Hélène, et à la mémoire de votre mari », répliqua l’avocat en posant l’enveloppe au centre du bureau en acajou. « Charles savait qu’il ne verrait pas les dix ans de ses garçons. Sa leucémie progressait trop vite. Trois semaines avant de mourir, il est venu ici, seul, sans chauffeur, sans vous prévenir. Il m’a remis ce pli avec une consigne manuscrite d’une clarté absolue : À ouvrir le jour où l’enfant réapparaîtra, ou le jour du dix-huitième anniversaire d’Enzo si le secret tient jusque-là. »
« Charles ne savait rien ! » cria-t-elle en faisant volte-face, les yeux injectés de sang. « C’est impossible ! »