Alexandre trônait au centre du salon. Costume sur mesure en laine froide d’Italie, montre au cadran squeletté valant le prix d’un appartement cossu, il savourait chaque seconde de cette soirée dédiée à son propre culte. Accrochée à son bras, Constance de Marsan, vêtue d’une robe en satin émeraude qui soulignait son teint diaphane, semblait l’incarnation même de la compagne idéale pour un homme de sa stature. Elle souriait machinalement, d’une politesse irréprochable mais lointaine, le regard parfois voilé par une lassitude imperceptible.
Puis, la porte de service vitrée donnant sur le jardin d’hiver s’ouvrit discrètement. Un jeune homme entra. Il portait un col roulé noir sans étiquette prestigieuse, un pantalon en toile sombre et des bottines élimées par la marche. C’était Thomas. Son allure sobre tranchait cruellement avec l’opulence tapageuse du reste de la salle. Il ne cherchait pas à attirer les regards, tenant simplement une enveloppe cartonnée sous son bras gauche.
Alexandre le repéra presque aussitôt. Une lueur cruelle alluma ses yeux noisette. Pour lui, ce genre de contraste était une aubaine, un prétexte parfait pour affirmer sa suprématie et offrir à sa cour un divertissement facile.
« Regardez donc qui nous honore de sa présence, » lança Alexandre d’une voix claire, coupant net la conversation des invités les plus proches.
Il lâcha le bras de Constance et s’avança d’un pas nonchalant vers Thomas, le verre levé, un sourire narquois déformant ses lèvres fines.
« Mon cher Thomas. J’ignorais que les videurs laissaient désormais entrer les coursiers par la grande porte. Aurais-tu confondu le banquet de mon anniversaire avec une soupe populaire ? Tu aurais au moins pu faire l’effort de louer une veste correcte. Regarde autour de toi. Tu fais tache sur mon sol. »
Un murmure amusé parcourut le premier cercle de courtisans. Deux femmes en parure de diamants gloussèrent derrière leurs éventails en plumes. Certains observateurs retinrent leurs rires avec hypocrisie, savourant d’avance l’humiliation publique de cet intrus sans nom. Constance, quant à elle, demeura deux pas en arrière, un pli anxieux marquant son front. Elle connaissait Thomas, bien qu’Alexandre l’ignorât totalement.
Thomas ne cilla pas. Sa mâchoire ne se contracta pas, ses pupilles sombres ne trahirent pas la moindre panique, ni même la moindre vexation. Il fixa Alexandre avec une tranquillité si totale qu’elle en devenait presque dérangeante. Face à l’insolence flamboyante du maître des lieux, le silence de Thomas pesait plus lourd que toutes les railleries réunies.
« Tu as fini, Alexandre ? » demanda-t-il simplement, d’une voix posée, sans élever le ton.
« Oh, le vagabond a de la répartie ! » railla Alexandre en se tournant vers l’assistance pour quémander l’approbation de ses pairs. « Tu comptes me demander une pièce ou tu es venu me supplier de sauver ton minable cabinet d’expertise comptable ? Allez, vide les lieux avant que la sécurité ne te jette dehors comme un vulgaire paquet. »
Au lieu de faire demi-tour ou de céder à la colère, Thomas sortit calmement son téléphone portable de sa poche de veste. Son geste était fluide, calculé, dépourvu de toute nervosité. D’un simple effleurement de l’index, il déverrouilla l’écran, ouvrit une image et tourna l’appareil vers le visage radieux d’Alexandre.
« Regarde attentivement, » murmura Thomas. « Dis-moi si ce décor te rappelle quelque chose. »
L’espace d’une fraction de seconde, le sourire d’Alexandre demeura figé par réflexe musculaire. Mais à mesure que ses pupilles s’ancraient sur les pixels lumineux de l’écran, la couleur déserta son visage avec une rapidité foudroyante. Le rouge de l’arrogance et de l’alcool s’évapora pour laisser place à une pâleur cadavérique. Sa main tenant la flûte de cristal commença à trembler, si fort que le champagne ondula contre les parois avant de déborder sur ses doigts bagués.
Derrière lui, Constance se pencha instinctivement pour apercevoir ce qui venait de pétrifier son fiancé. Dès que son regard se posa sur l’écran, elle porta les deux mains à sa bouche pour étouffer un cri de stupeur. Ses yeux s’écarquillèrent de terreur et de dégoût. Elle recula d’un pas, puis de deux, comme si Alexandre venait de se transformer en un reptile venimeux.
Le silence qui tomba alors sur le grand salon de la Villa Bel-Air ne fut pas progressif : il fut brutal, total, assourdissant. La musique de fond d’un quatuor à cordes semblait soudain résonner dans une cathédrale vide avant de s’éteindre d’elle-même, les musiciens sentant que le drame venait de changer d’acte.
La photographie ne montrait ni une maîtresse, ni une quelconque bêtise de jeunesse. C’était une prise de vue prise au téléobjectif, d’une netteté impitoyable, datée de quatre nuits plus tôt, à trois heures du matin. On y voyait Alexandre, vêtu d’une parka sombre, debout sur le quai numéro sept du port autonome du Havre, au pied d’un cargo battant pavillon libérien. À ses pieds reposait une valise métallique ouverte, révélant des briques compactées de billets de banque étrangers et de fausses attestations douanières portant le sceau d’une holding maritime en faillite. Mais le détail le plus terrifiant n’était pas l’argent : c’était l’homme qui lui tendait la main pour sceller le pacte. Un homme dont le visage balafré et la silhouette massive étaient tristement célèbres dans les dossiers de la brigade financière internationale, un prête-nom direct de la mafia portuaire impliquée dans le naufrage criminel du pétrolier Saint-Malo survenu deux mois auparavant.
Ce naufrage avait coûté la vie à six marins et déversé des tonnes de brut sur les côtes normandes, ruinant la famille de Constance et envoyant le père de celle-ci, l’armateur Henri de Marsan, derrière les barreaux pour négligence criminelle aggravée.
Alexandre tenta d’articuler un mot, mais seule une plainte rauque franchit sa gorge nouée.
« Ce… ce montage est grotesque… Qui t’a donné ça ? » balbutia-t-il, la voix étrangement fluette, trahissant une détresse absolue qu’aucun artifice rhétorique ne pouvait masquer.