En face d’elle, Vincent tremblait encore de rage, la respiration hachée, le poing à demi refermé. Les veines de son cou saillaient, bleuies sous la lumière crue du lustre en faux cristal. Il venait de renverser sa tasse de café sur la nappe en dentelle, et pour cette maladresse, pour ce simple mot de reproche murmuré avec fatigue par sa femme, il avait frappé.
Assise au bout de la longue table en acajou ciré, Madame Blandine Vernier ne cilla pas. Elle posa lentement sa fourchette à entremets sur son assiette de porcelaine, dans un tintement métallique d’une sécheresse absolue. Ses yeux froids, cernés de paupières lourdes et ridées, toisèrent Éléonore de haut en bas sans la moindre once d’empathie.
Elle l’a bien mérité, lâcha la vieille femme d’une voix traînante, presque désinvolte, en lissant le col amidonné de son tailleur sombre. Tu manques de retenue depuis trop longtemps, ma fille. Une épouse convenable sait quand elle doit fermer la bouche, surtout devant son époux et devant moi. Tu t’imagines que parce que tu as mis au monde un héritier pour la lignée Vernier, tu es devenue intouchable ? Regarde-toi. Tu n’es rien d’autre qu’une orpheline ramassée au bas de l’échelle, une bouche de plus que mon fils a eu la charité de nourrir. Si tu refuses d’apprendre la soumission par les bonnes manières, la main de ton mari te l’inculquera.
Vincent s’était déjà détourné pour essuyer une goutte de sueur sur son front. Il ricana, rassuré par l’approbation maternelle, gonflant le torse pour masquer l’embarras lâche qui commençait à pointer sous sa colère.
Écoute ma mère, Éléonore, cracha-t-il en remettant sa montre en place. Elle a de l’expérience, elle. Ce foyer fonctionne selon mes règles. Range ce gamin et nettoie cette table avant que je ne perde patience pour de bon.
Éléonore ne répondit rien. La brûlure sur sa pommette gauche pulsait d’une chaleur vive, tachant sa peau diaphane d’une pourpre agressive. Sous ses paupières baissées, aucune larme ne coula. La jeune femme effleura délicatement le dos de son bébé, chuchotant contre ses cheveux fins des murmures imperceptibles pour calmer ses sanglots. Le tremblement qui l’habitait n’était plus celui de l’effroi, mais celui, sourd et compact, d’une rupture définitive.
Trois ans. Trois longues années qu’elle endurait les humiliations calculées, les sourires narquois lors des dîners mondains où l’on rappelait à demi-mot ses origines modestes supposées, les reproches incessants sur sa gestion de la maison, l’avarice calculée d’une belle-famille criblée d’orgueil mais au bord de la faillite. Elle s’était effacée, avait accepté de jouer le rôle de la femme docile et effacée, persuadée au début que l’amour de Vincent valait tous les sacrifices du monde, puis restant par inertie et par espoir pour leur enfant à naître. Mais la ligne rouge venait d’être franchie dans un éclat de violence brute.
Sans un mot, sans même regarder l’homme qui se disait son époux ni la femme qui prétendait régenter son existence, Éléonore glissa une main dans la poche de son tablier de lin. Elle en sortit un vieux téléphone portable à clapet, sans marque apparente, un appareil lourd et noir qu’elle n’avait jamais utilisé devant eux.
Madame Vernier plissa le nez avec un dégoût ostensible. Tu vas appeler qui avec cette antiquité ? La police ? Les services sociaux ? Essaie donc. Mon cousin est procureur et le commissaire divisionnaire déjeune à notre club chaque mardi. Tu te retrouveras à la rue sans un sou et sans le petit.
Vincent rit, un rire gras qui cherchait à couvrir le silence glaçant que sa femme imposait à la pièce.
Éléonore ne leva pas les yeux. Ses doigts étaient d’une stabilité effrayante. Elle composa un unique chiffre abrégé, porta l’appareil à son oreille et attendit. La sonnerie ne retentit qu’une seule fois avant qu’une voix d’homme, rauque, profonde et d’un calme abyssal, ne réponde à l’autre bout du fil.
Papa, dit Éléonore d’un ton monocorde, dépourvu de toute émotion. C’est le moment.
Un silence de deux secondes s’étira sur la ligne, plus pesant qu’un orage d’été.
Il a levé la main sur toi ? demanda la voix, glaciale.
Oui. Devant Gabriel.
Où es-tu ?
Au domaine de Val-d’Or.
Reste dans la chambre avec mon petit-fils. Ne les regarde plus. Ne discute plus. Dans vingt minutes, ils n’existeront plus.
La communication fut coupée.
Éléonore referma l’appareil avec un déclic sec. Dans la grande salle à manger, l’atmosphère venait de basculer. Madame Vernier, qui avait gardé sa tasse de porcelaine suspendue à mi-chemin de ses lèvres, s’était raidie d’un coup. Le rire de Vincent s’éteignit dans sa gorge comme étranglé par un fil invisible.
La vieille femme avait le visage décomposé, le teint virant à la nuance cireuse des cadavres. Ses yeux hagards fixaient l’appareil qu’Éléonore venait de glisser de nouveau dans sa poche.
Qu’est-ce que tu viens de dire ? bredouilla Blandine Vernier, sa voix perdant soudain toute sa morgue aristocratique. À qui viens-tu de parler ?
Éléonore la regarda pour la première fois depuis de longs mois. Son regard n’était plus celui de la bru apeurée, ni de l’épouse soumise. C’était un regard sombre, tranchant comme une lame d’acier trempé, le regard d’une femme qui venait de reprendre possession de son nom et de son sang.
Elle ne répondit pas. Tournant les talons d’un pas mesuré, berçant son enfant dont les gémissements s’apaisaient, elle quitta la salle à manger sans un regard en arrière.
Maman, qu’est-ce qui te prend ? s’agaça Vincent en secouant le bras de sa mère, intrigué par la terreur soudaine qui déformait les traits de la matriarche. Ce n’est qu’un coup de bluff ! Son père est mort ou disparu depuis quinze ans, elle nous l’a dit elle-même quand on s’est mariés ! C’est une fille de rien, elle essaie juste de nous effrayer pour ne pas ramasser la vaisselle !
Tais-toi, imbécile ! siffla la vieille femme en se levant d’un bond, renversant sa chaise qui s’écrasa sur le parquet ciré avec fracas. Tais-toi si tu ne sais rien !