Ces mots ne tombèrent pas dans la pièce comme une parole d’enfant, mais comme une lame de guillotine qui s’abattait sur trois générations de mensonges.
Grand-mère a dit que tu étais mort.
Autour de nous, le silence devint si dense qu’on aurait pu entendre la cendre tomber d’un cigare. Trois cents paires d’yeux se détournèrent lentement de Sophie pour glisser vers une seule et même direction, au sommet des marches en marbre qui dominaient l’estrade d’honneur.
Là-haut, sous les dorures du plafond Renaissance, une femme se tenait droite comme un sceptre de fer. Héléna D’Angelo. Soixante-cinq ans d’élégance glaciale, drapée dans une robe de velours émeraude qui valait le salaire annuel d’un ouvrier, les mains croisées sur une canne à pommeau d’or qui ne lui servait qu’à marquer son autorité. Elle n’avait pas cillé. Pas un muscle de son visage botoxé ne trahissait la moindre émotion. Mais ses doigts, fins et couverts de diamants taillés en poire, se resserrèrent d’un demi-millimètre sur le métal doré.
Je la regardai. Et pour la première fois de ma vie, l’homme de trente-quatre ans que j’étais devenu, l’héritier froid et calculateur forgé dans l’acier de son éducation, disparut. Il ne resta que le fils qu’elle avait manipulé, le mari qu’elle avait brisé, le père qu’elle avait mutilé dans l’ombre.
— Roman, souffla la voix d’Héléna, descendant des hauteurs avec cette douceur venimeuse qui avait dicté mon enfance. Ne laisse pas cette scène grotesque troubler nos invités. Une mendiante a manifestement trouvé une brèche dans les cuisines. Sécurité, raccompagnez cette malheureuse enfant dehors.
Deux gardes en costume noir, oreillettes vissées au tympan, firent un pas en avant depuis les portes latérales.
— Si l’un de vous s’approche d’elle à moins de deux mètres, dis-je sans élever la voix, je vous fais abattre avant même que vous n’ayez fini votre geste.
Le son de ma voix résonna avec une férocité si crue, si étrangère à la bienséance feutrée de notre milieu, que les deux gardes se figèrent net, le regard affolé oscillant entre la matriarche et moi.
Je ramenai les yeux sur Sophie. Mon cœur battait si fort contre mes tempes que ma vision se troublait. Ses petits bras tremblaient d’épuisement. La bande de flanelle rouge qu’elle serrait contre sa poitrine… Je la reconnaissais maintenant. C’était la doublure d’un vieux manteau que portait Clara, ma femme, le jour de notre mariage civil à Florence. Une étoffe sans valeur marchande que Clara gardait comme un talisman.
— Ma puce, murmurai-je, ma voix redevenant brisée, vulnérable, dépouillée de tout orgueil. Où est Maman ? Où est Clara ?
Les grands yeux sombres de la petite fille se remplirent de larmes qui creusèrent des sillons clairs à travers la suie de ses joues.
— La dame méchante a enfermé Maman dans la maison sous la terre, dit-elle d’une voix fluette qui perça le silence de la salle. Maman tousse tout le temps. Elle a dit… elle a dit : « Trouve les lumières brillantes, Sophie. Trouve Papa au milieu des monstres ».
Un murmure horrifié balaya l’assistance. Les grands magnats de la finance, les juges d’appel, les sénateurs que ma famille finançait depuis des décennies se regardaient avec effroi.
— Assez de cette mascarade ! tonna Héléna en descendant la première marche de marbre, sa voix perdant pour la première fois son vernis aristocratique. Roman, Clara a fui il y a trois ans avec un million d’euros et un amant de bas étage ! Tu as vu les vidéos ! Tu as vu les relevés bancaires ! Cette gamine est une mise en scène orchestrée par des maîtres-chanteurs !
— Les vidéos venaient de tes serveurs privés, Mère, articulai-je lentement en me relevant.
Je pris Sophie dans mes bras. Dès que son petit corps frêle toucha mon torse, elle s’agrippa à mon col de smoking avec une terreur instinctive. Ses os étaient saillants sous ma main, sa peau fiévreuse sentait la poussière, le moisi et le ciment froid. Trois ans d’absence, trois ans de deuil que j’avais noyés dans le travail acharné, l’alcool et une haine silencieuse contre une femme qui, je le croyais, m’avait trahi.
Trois ans qu’on m’avait fait croire que Clara m’avait abandonné parce que je n’étais pas digne d’elle.
— Julian, appelai-je.
Julian Vance, mon directeur de sécurité et le seul homme que je payais de ma propre poche sans que ma famille n’ait de droit de regard, sortit de l’ombre des colonnades. C’était un ancien officier du renseignement militaire, le visage taillé à la serpe, totalement insensible aux intrigues de salon.
— Ferme toutes les issues de la salle, ordonnai-je. Personne ne sort. Ni les sénateurs, ni les serveurs, ni ma mère.
— Roman, tu perds la raison ! cria Héléna en avançant vers moi, son regard vert lançant des éclairs d’une fureur contenue. Tu détruis cinquante ans de réputation pour les divagations d’une bâtarde déguisée ! Pense à l’empire ! Pense au nom que tu portes !
— Le nom que je porte ne vaut pas la crasse sur les pieds de ma fille, crachai-je en la fixant droit dans les yeux.
Je me tournai vers Sophie, calfeutrée contre mon cou.
— Sophie, écoute Papa. Quand tu dis « la maison sous la terre », de quoi te souviens-tu ? Comment es-tu arrivée ici ?
Elle pointa un doigt minuscule et sali vers les grandes baies vitrées qui donnaient sur le parc arrière de la propriété, au-delà des jardins à la française.
— Le trou dans le mur de pierres. Là où dorment les vieux raisins. Maman m’a poussée à travers la petite fenêtre cassée en haut. Elle a crié que Papa était vivant. Que les musiques étaient pour toi.
La cave de garde du domaine sud.
Une onde de choc me traversa l’échine. Le domaine ancestral des D’Angelo s’étendait sur plus de cinquante hectares, avec un réseau de dépendances et d’anciennes caves viticoles abandonnées depuis les années soixante-dix, dont les accès avaient été officiellement scellés par des dalles de béton pour des raisons de sécurité. Seule Héléna possédait les plans architecturaux d’origine de la propriété.