Au centre du parquet ciré se tenait Roman D’Angelo, la mâchoire serrée à en briser l’émail de ses dents. Devant lui, Sophie frissonnait. Elle portait une robe d’un coton grisâtre, trouée aux coudes et tachée d’une boue séchée qui tranchait sauvagement avec le marbre d’Italie et les étoffes de satin environnantes. Ses petites mains étaient calleuses, ses joues creuses dévorées par deux immenses yeux noirs qui semblaient porter le poids d’un siècle d’abandon.
À terre, Helena D’Angelo, le visage marqué d’une trace rouge vif où les jointures de la bague de son fils avaient fendu la peau, essuyait une perle de sang au coin de ses lèvres fardées. Ses yeux d’un bleu acier ne cillaient pas. Aucun cri de douleur, aucune supplication ne franchissait sa gorge. Dans le milieu du crime organisé new-yorkais, on l’appelait la Reine Blanche pour une raison évidente : elle ne saignait jamais sans avoir déjà préparé le tombeau de celui qui avait osé lui porter un coup.
« Roman, » chuchota Nora, dont la voix tremblait au bord de la rupture. Elle tenait sa fille par l’épaule, son propre manteau usé masquant mal la maigreur de son corps. « Elle m’a juré que tu avais été assassiné à Palerme. Elle m’a dit que l’argent était le prix de mon exil, puis elle m’a coupé tout moyen de subsistance en menaçant d’enterrer Sophie vivante si je remettais les pieds dans l’État. »
Roman ne quitta pas sa mère des yeux. Sa main droite descendit instinctivement vers la crosse polie de son Beretta 92FS dissimulé sous sa veste sur mesure. Les hommes de main disposés sur la coursive supérieure hésitèrent, les yeux rivés sur leur chef suprême. Personne n’osait bouger.
« Tu as cinq secondes pour me dire où sont allés les cinquante mille dollars mensuels, Helena, » articula Roman. Sa voix était d’un calme d’autant plus terrifiant qu’elle était basse, dénuée de tout tremblement. « Un million huit cent mille dollars en trois ans. Pendant que ma fille crevait de faim dans des masures à la frontière canadienne. »
Helena laissa échapper un rire rauque, un son sec qui ressemblait au craquement d’une branche morte sous la neige. Elle se releva lentement, réajustant sa traîne de velours noir avec une dignité presque insolente.
« Tu penses petit, Roman. Tu as toujours pensé comme un soldat, jamais comme un parrain, » dit-elle en crachant une trace rosée sur les dalles de marbre. « Tu crois que cet argent a servi à acheter des diamants ? Ouvre les yeux sur cette assemblée. Regarde qui est assis à ta droite. »
Roman tourna imperceptiblement la tête. À trois mètres de lui, assis à la table d’honneur, se tenait Matteo Castiglione, l’oncle maternel de Roman et l’homme qui contrôlait les syndicats portuaires et les douanes de Newark. Matteo ne souriait plus. Sa main droite avait disparu sous la nappe immaculée.
« Tu crois que j’ai volé ta fille pour mon confort ? » poursuivit Helena en pointant un index accusateur vers Sophie. « Si cette enfant était restée dans ton manoir de Long Island avec le statut d’héritière légitime des D’Angelo, elle n’aurait pas vécu quarante-huit heures après ton départ pour la Sicile. La chambre d’enfant aurait été son cercueil. Ton cher oncle Matteo avait déjà payé les poisons et corrompu les trois quarts de ta garde rapprochée. »
Le silence se fit plus lourd encore. Les regards divergèrent vers Matteo.
« Mensonges ! » aboya Matteo en se levant d’un bond, la voix éraillée par la panique. « Elle perd la tête ! Roman, cette femme est folle, elle essaie de monter notre propre sang l’un contre l’autre pour masquer ses détournements ! »
« Tais-toi, Matteo, » ordonna Roman sans hausser le ton. Il fixa de nouveau sa mère. « Continue. »
« Chaque centime de ces cinquante mille dollars a été versé à la branche clandestine des Moretti à Chicago, » continua Helena, la respiration courte mais le regard braqué sur son fils. « Pas pour les enrichir. Pour acheter leur silence et louer une armée de mercenaires qui surveillaient jour et nuit la cabane où Nora se cachait. Nora croyait vivre dans la misère et l’abandon. C’était la seule façon pour que les espions de Matteo croient que la fille bâtarde était morte de pneumonie dans un fossé. La faim et le froid étaient son armure, Roman ! Un enfant choyé et bien nourri attire l’attention. Une gamine des rues dépenaillée passe inaperçue aux yeux des tueurs à gages. »
Nora étouffa un sanglot d’horreur en réalisant la vérité. Elle serra Sophie contre son torse, cachant le visage de la petite dans les plis élimés de son chandail.
« Tu as laissé ma fille souffrir le martyre pour un jeu politique ? » siffla Roman.
« Je l’ai gardée vivante ! » rugit Helena, perdant enfin son masque glacial. « Tu serais rentré de Palerme les mains pleines de sang et le cœur brisé pour enterrer une enfant de six mois ! J’ai payé son souffle au prix fort, et j’ai attendu ce soir. J’ai attendu que le conseil entier soit réuni pour que le rat se montre ! »
Avant que Roman ne puisse assimiler pleinement les paroles de sa mère, un claquement sec retentit. Matteo Castiglione venait de dégainer un revolver à canon scié. Mais il ne visait ni Roman ni Helena : son canon était directement pointé sur le crâne de la petite Sophie.
« Personne ne bouge ! » hurla Matteo, son visage rond ruisselant de sueur. « Reculez tous vers les portes ! Roman, jette ton arme au sol ou j’éparpille la cervelle de cette gamine sur tes souliers vernis ! »
La salle sombra dans une panique muette. Les convives reculèrent contre les murs lambrissés, renversant des flûtes de champagne et des chaises dorées. Nora poussa un cri d’agonie, se jetant à genoux pour faire rempart de son propre corps.