Antoine ne ressemblait plus tout à fait à l’homme flamboyant d’autrefois. Les trois années écoulées depuis la nuit où Camille avait cessé d’exister aux yeux du monde avaient gravé sur son visage des sillons profonds, taillés par l’insomnie et une rancœur sourde. Ses tempes grisonnaient prématurément sous les néons, et son manteau de laine sombre semblait désormais flotter sur ses épaules carrées.

— Chloé, répéta-t-il d’une voix basse, où perçait une autorité glaciale qui ne souffrait aucune réplique. Reculez. Tout de suite.

La jeune fille esquissa un mouvement de recul instinctif, mais son arrogance reprit le dessus en une fraction de seconde. Elle redressa le menton, rabattant d’une main nerveuse une mèche blonde soigneusement lissée.

— Monsieur le Directeur, balbutia-t-elle avec une moue d’innocence affectée. Ce n’était qu’un accident. Cette femme est tellement maladroite… elle a failli me renverser de l’eau sale sur mes bottines.

Hélène, toujours au sol, sentait l’humidité transpercer le tissu épais de son pantalon de travail. Mais la douleur lancinante dans son articulation ne pesait rien face à la pulsation frénétique qui martelait ses tempes. Sous les franges trempées de sa serpillière, elle sentait l’arête métallique, froide et rigide, du badge oublié. Un contact presque brûlant.

Le badge de service de l’Académie, millésime d’il y a trois ans. Celui que portaient les délégués d’honneur et les élèves du club de dramaturgie avant la réforme administrative qui avait suivi le drame. Camille en possédait un exemplaire gravé à ses initiales au revers. On avait prétendu avoir retrouvé le badge officiel de la jeune fille sur le parvis extérieur, jeté là comme le geste d’adieu d’une adolescente en fuite. Alors d’où venait celui-ci ? Pourquoi glissait-il du classeur de Chloé Vasseur aujourd’hui même ?

Antoine s’accroupit sans un mot aux côtés d’Hélène. Il n’accorda pas un regard à Chloé. Ses yeux gris, hantés mais perçants, croisèrent ceux de l’agente d’entretien. Il lut dans son regard écarquillé bien plus que la simple panique d’une employée prise en faute.

— Hélène, murmura-t-il doucement. Vous vous êtes fait mal ?

— Monsieur… mes mains tremblent, souffla-t-elle d’une voix rauque. Regardez. S’il vous plaît, regardez ce qui est tombé.

D’un geste lent, calculé, Hélène souleva un coin de la serpillière grise et spongieuse.

Le petit losange d’argent émergea de la flaque d’eau savonneuse. À la lumière crue matinale, la fine gravure apparut nettement sous une couche de poussière incrustée : une lyre stylisée surmontée des lettres C. D., barrée par un chiffre 4 gravé manuellement à la pointe d’un compas.

Antoine se figea. Le souffle lui manqua avec une brutalité inouïe. Sa main gantée de cuir hésita, suspendue au-dessus du sol, avant de saisir le métal. Ses doigts se refermèrent dessus avec une telle force que ses phalanges blanchirent.

— Où avez-vous trouvé ceci ? demanda-t-il, sans lever la tête, mais son timbre avait changé, devenant caverneux, vibrant d’une fureur contenue.

Derrière lui, Chloé avait perdu de sa superbe. Son teint, si soigneusement fardé, vira au gris cendre. Ses compagnes échangèrent des regards inquiets et s’éloignèrent d’un pas imperceptible, se désolidarisant déjà de celle qui régnait d’ordinaire sur la cour d’honneur.

— Je… je ne sais pas de quoi vous parlez, mentit Chloé en resserrant son dossier rose contre sa poitrine. Ce n’est rien. Un vieux machin trouvé dans le grenier du gymnase. On préparait les accessoires pour la kermesse de printemps…

— Ce n’est pas un accessoire de théâtre, Chloé, trancha Antoine en se relevant d’un seul bloc. Sa haute stature dominait à présent l’adolescente terrifiée. C’est le pass d’accès personnel de ma fille. Celui qu’elle utilisait pour ouvrir les portes coupe-feu de l’aile nord. La police a affirmé qu’elle l’avait emporté avec elle lors de sa prétendue fuite.

— Je vous jure que je l’ai ramassé par terre ! cria presque Chloé, la voix fêlée par une panique montante. Laissez-moi tranquille, mon père est membre du conseil d’administration, vous n’avez pas le droit de m’accuser !

— Personne ne vous accuse encore, répondit le directeur d’un calme effrayant. Mais vous allez me suivre dans mon bureau. Vous toutes. Et vous aussi, Hélène.

Hélène tenta de se mettre debout. Une décharge aiguë lui traversa la jambe, lui arrachant un gémissement étouffé. Antoine lui tendit un bras ferme, l’aidant à se redresser avec un respect qu’aucun élève n’avait jamais daigné accorder à la femme de ménage.

— Tenez bon, Hélène, dit-il à voix basse. Il est temps que cette maison cesse de mentir.

Tandis que le groupe se dirigeait vers le bâtiment administratif sous le regard médusé de quelques professeurs qui commençaient à sortir de leurs salles, l’esprit d’Hélène bascula en arrière. Elle revit la pénombre de ce maudit vendredi d’automne, trois années plus tôt. Les lumières éteintes une à une, l’odeur de cire des parquets anciens, le vent qui faisait claquer les volets métalliques. Et ces mots, prononcés dans un sanglot rageur près de l’escalier désaffecté : « Je vais tout dire à mon père. »

Cette voix appartenait à Camille. Mais Hélène n’avait jamais osé parler de l’autre présence. Des bruits de pas feutrés qui avaient suivi. De cette sensation terrifiante d’être observée depuis les ténèbres qui l’avait poussée, lâchement, à ranger son matériel et à s’enfuir par l’issue de secours sans poser de questions. La lâcheté d’une femme invisible, précaire, qui avait peur de perdre sa place, peur d’être mêlée aux affaires des puissants de ce monde. Cette culpabilité l’avait rongée jour après jour, seau après seau, mètre de linoléum après mètre de linoléum.

Le bureau d’Antoine Delmas était une pièce austère, tapissée d’ouvrages de droit et de lettres classiques, dominée par un grand portrait à l’huile de Camille, souriante, les yeux pétillants de vie, peint quelques mois avant le drame.

Antoine ferma la porte à double tour et désigna les fauteuils en cuir d’un geste autoritaire.

— Asseyez-vous.

Chloé s’effondra sur l’assise, cramponnée à son dossier comme à un bouclier dérisoire. Ses amies restèrent debout, tremblantes, refusant de s’asseoir, sentant que le piège venait de se refermer. Hélène préféra rester près du chambranle, appuyée sur le montant pour soulager son genou meurtri.