Ce soir-là, il avait accepté de revenir au manoir familial pour un dîner solennel. Autour de lui régnait une atmosphère feutrée, alourdie par l’hypocrisie de convives qui convoitaient ses parts d’héritage plus qu’ils ne comprenaient son deuil. À sa droite, sa fille Inès, sept ans, serrait contre elle son gilet rose brodé. Puis cette nouvelle servante était entrée, vêtue de la livrée noire et du col blanc, murmurant à l’oreille de la fillette ces mots interdits : « Doucement, ma petite étoile. »
Lorsque la jeune femme avait tenté de dissimuler son bras, un éclat métallique avait déchiré l’ombre de sa manche.
Alexandre s’avança, le cœur battant à tout rompre. Le silence dans la pièce était devenu si dense qu’on entendait le crépitement des bougies sur les lustres de cristal.
— Relevez votre manche, ordonna-t-il, d’une voix basse qui ne tolérait aucune réplique.
La servante tremblait de tout son corps. Ses doigts rugueux, marqués par des travaux pénibles, hésitèrent avant de remonter lentement l’étoffe rêche. Autour de son poignet mince reposait un bracelet d’or martelé, orné de deux saphirs triangulaires entourant une opale laiteuse. Ce n’était pas un simple bijou de joaillier : Alexandre l’avait fait forger lui-même à Florence pour le trentième anniversaire d’Élise. Il n’en existait qu’un seul exemplaire au monde. Au dos du fermoir, invisible pour quiconque ne le savait pas, était gravée la date de naissance d’Inès.
Alexandre tendit la main, saisit le poignet de la femme et retourna le métal poli. L’inscription était là.
— Où avez-vous trouvé ceci ? rugit-il, les yeux injectés de sang. Qui vous l’a donné ?
La femme leva enfin la tête. Ses yeux n’étaient pas ceux d’Élise. Elle avait le visage plus émacié, des pommettes saillantes barrées d’une fine cicatrice, des cheveux châtains ternes là où Élise avait des boucles sombres et lumineuses. Pourtant, son regard brûlait d’une angoisse viscérale, presque familière.
— Répondez ! cria Alexandre.
À l’autre bout de la table, son oncle Victor Moreau, l’aîné des héritiers du consortium familial, se leva brusquement en renversant sa coupe de bordeaux. La tache pourpre s’étala sur la nappe damassée comme une blessure ouverte.
— Alexandre, cela suffit ! s’indigna Victor d’une voix où perçait une panique mal déguisée. Tu perds la raison ! Cette misérable est sans doute une voleuse qui a pillé l’une des dépendances ou racheté cette camelote au marché noir. Gardes ! Faites sortir cette fille et appelez la police !
Deux agents de sécurité privée, employés par Victor pour la garde du domaine, firent un pas en avant. Mais Alexandre ne bougea pas d’un pouce. Il leva simplement sa main gauche, couverte de bagues, et les hommes s’arrêtèrent net. Nul n’osait défier le maître des lieux lorsqu’il arborait ce masque de glace.
— Si l’un de vous s’approche d’elle avant que j’aie obtenu ma réponse, dit Alexandre sans quitter la servante des yeux, je veillerai personnellement à ce qu’il ne retrouve plus jamais de travail dans ce pays. Toi, parle.
La femme jeta un coup d’œil terrifié vers Victor, puis vers Hélène, la cousine d’Alexandre, assise en silence avec un visage livide.
— Ce n’est pas un vol, murmura la servante, la voix brisée. On m’a donné ce bracelet… pour que je vienne jusqu’ici. Pour que je trouve la petite.
— Qui vous l’a donné ?
— La femme du pavillon Saint-Jean. Celle qu’ils ont enfermée sous un faux nom il y a trois ans.
Un souffle glacé balaya la salle à manger. Le pavillon Saint-Jean était une clinique psychiatrique privée située à une cinquantaine de kilomètres de là, isolée au cœur d’une forêt de pins denses. Un établissement réputé pour accueillir les fortunes déchues et les aliénés que l’on souhaitait faire oublier du monde.
— Qu’est-ce que tu racontes, folle furieuse ! tonna Victor, le visage empourpré. Alexandre, ne l’écoute pas ! C’est une extorqueuse, un coup monté pour t’arracher de l’argent !
Inès se leva alors de sa chaise, contourna la table sans prêter attention aux adultes et s’arrêta devant la servante. De ses petites mains d’enfant, elle toucha le gilet rose qu’elle portait, puis pointa du doigt la broderie de l’étoile bleue.
— C’est maman qui t’a appris à dire ça ? demanda la fillette avec une candeur désarmante. « Doucement, ma petite étoile »… Elle me le disait toujours quand je courais trop vite dans le jardin d’hiver.
Des larmes silencieuses coulèrent sur les joues rugueuses de la servante. Elle s’agenouilla devant Inès, ignorant complètement la fureur des notables présents.
— Oui, mon cœur. Elle me l’a répété chaque nuit pendant deux ans. Elle m’a dit : « Si jamais tu parviens à sortir d’ici, cherche un homme sombre avec une croix d’or et une petite fille qui ne quitte jamais son gilet de laine. Dis-lui cette phrase pour qu’elle sache que je respire encore. »
Alexandre s’effondra presque sur ses appuis. Trois ans de deuil, de nuits passées à fixer des dossiers vides, de rage étouffée dans l’alcool et le travail acharné, venaient de voler en éclats en une fraction de seconde. Élise n’était pas morte. Elle n’était pas partie avec un autre. On l’avait enterrée vivante.
Il se tourna lentement vers sa famille.
Victor n’avait plus son arrogance coutumière. Ses yeux fuyants cherchaient une issue vers la porte dérobée qui menait aux cuisines. À ses côtés, Hélène tremblait si fort que ses couverts s’entrechoquaient sur son assiette. Les autres membres de la famille, complices passifs ou ignorants terrifiés, gardaient les yeux baissés sur leur assiette.
— Fermez toutes les issues du manoir, ordonna Alexandre.
Sa voix n’était plus chargée de colère, mais d’un calme meurtrier, celui des tempêtes qui rasent les villes.
Le majordome en chef, fidèle à Alexandre depuis vingt ans, s’empressa d’obtempérer. Les lourdes portes de chêne claquèrent, et le déclic métallique des verrous résonna dans le grand vestibule.