Adrien Valmont resta en retrait dans la pénombre de la galerie, les mains enfouies dans les poches de son manteau droit. Son regard sombre ne quittait pas la jeune femme. Il avait l’allure d’un homme qui venait de poser une allumette sur une traînée de poudre et qui attendait, fasciné et inquiet, la détonation.

Au fond de la pièce immense, dos aux hautes fenêtres donnant sur un parc de cyprès sombres, se tenait un fauteuil à oreilles en velours grenat. Une silhouette s’y découpait, immobile comme une statue de cathédrale. Éléonore Valmont ne s’était pas levée. Ses deux mains noueuses, chargées de bagues trop larges pour ses phalanges déformées par l’âge, reposaient sur le pommeau d’argent d’une canne en ébène. Ses cheveux blancs étaient tirés en un chignon impitoyable, sans une mèche rebelle, soulignant l’ossature sèche d’un visage où ne subsistaient que deux yeux perçants, d’un bleu délavé mais d’une acuité redoutable.

Le silence dura si longtemps qu’on entendait le tic-tac sourd d’une horloge comtoise marquer les secondes, une à une, comme les gouttes d’une perfusion glacée.

— Approche, dit la vieille femme.

La voix n’était pas tremblante. Elle était râpeuse, habituée au commandement, dénuée de cette fausse tendresse que les gens fortunés réservent parfois aux mendiants.

Sofia fit trois pas. Le tissu mordoré frôla ses genoux. Elle se sentait ridicule et nue malgré les perles. Elle était la vendeuse de bonbons du boulevard Barbès, celle dont les ongles gardaient toujours un liseré de poussière de trottoir, celle qui comptait les pièces jaunes à dix-huit heures pour savoir si elle mangerait une soupe chaude ou du pain rassis. Que faisait-elle dans ce sanctuaire où chaque bibelot valait dix années de sa vie ?

— Lève la tête, ordonna Éléonore.

Sofia obéit d’instinct, rétive mais piquée au vif par ce ton d’autorité. Elle planta son regard ambré, farouche et habitué aux altercations de rue, directement dans celui de la châtelaine.

La matriarche eut un minuscule mouvement de recul, presque imperceptible. Le bout de sa canne glissa d’un millimètre sur le parquet.

— Où as-tu trouvé cette robe ? demanda Éléonore, sans quitter les yeux de Sofia.

— C’est lui qui me l’a donnée, répondit la jeune femme d’une voix rauque, désignant Adrien d’un coup de menton. Je ne lui avais rien demandé. Je vendais mes friandises devant la vitrine du maroquinier, comme tous les mardis. Il est arrivé avec une housse en toile noire. Il m’a dit de l’enfiler. J’ai cru qu’il voulait me payer pour une singerie de riche.

— Et pourquoi as-tu accepté ?

Sofia baissa les yeux vers le corsage. Ses doigts, rugueux à force de manipuler les cartons et le ruban adhésif, vinrent d’eux-mêmes effleurer la broderie secrète. Trois fleurs en spirale, exécutées avec un fil de soie sauvage légèrement plus foncé que l’or du tissu, dissimulées sous le pli droit de la poitrine.

— Parce que je connais ce point, murmura Sofia. Ma mère… enfin, la femme qui m’a élevée dans le nord, ne savait ni lire ni écrire. Mais quand elle réparait mes oripeaux quand j’étais petite, elle terminait toujours le nœud d’arrêt de cette façon. Trois boucles entrelacées. Elle disait que c’était un cadenas pour empêcher les cauchemars d’entrer dans la doublure. Et cette robe… sent quelque chose qui n’a rien à voir avec vous.

— Quoi donc ? demanda la vieille dame, dont la voix avait perdu un peu de son tranchant.

— Le jasmin fané. Et une poudre de toilette bon marché qu’on achetait dans les bazars de gare.

Un craquement sourd retentit. La main d’Éléonore s’était crispée sur la canne avec une telle violence que les articulations de ses doigts étaient devenues blanches comme de la chaux. Elle tourna la tête vers Adrien.

— Tu en es sûr, Adrien ? Tu n’as rien inventé ? Tu ne lui as pas parlé de Clara ?

— Je n’ai prononcé aucun nom, madame, répondit Adrien en s’avançant de deux pas dans la clarté grise du salon. J’ai surveillé cette fille pendant trois semaines après avoir retrouvé la trace du tailleur de votre sœur à Roubaix. Tout ce qu’elle sait de sa propre vie tient dans une boîte à chaussures sous un matelas crasseux d’un meublé du dix-huitième arrondissement. Elle ignore qui elle est. Elle ignore qui vous êtes.

Sofia se raidit, sentant le piège se refermer.

— Qui est Clara ? lança-t-elle, haussant le ton. Qu’est-ce que vous me voulez à la fin ? Si c’est une affaire de police ou une vieille dette, dites-le tout de suite ! Je n’ai rien volé. Cette robe, reprenez-la. Je retourne à mon étalage.

Elle porta les mains à la fermeture éclair invisible dans son dos, prête à déchirer la soie s’il le fallait pour s’extraire de cet apparat qui la brûlait.

— Touche à cette fermeture et je te fais enfermer avant le coucher du soleil, siffla Éléonore d’un ton si féroce que Sofia s’arrêta net.

La vieille femme respira lourdement, sa poitrine maigre se soulevant sous son gilet de cachemire noir. Elle fixa Sofia avec une intensité terrifiante, un mélange de haine ancienne et d’une détresse sans fond.

— Cette robe, reprit la matriarche après un silence lourd, a été portée pour la dernière et unique fois le vingt-quatre octobre mille neuf cent quatre-vingt-quatre. Par ma fille cadette, Clara. C’était le soir de ses vingt ans. La nuit où elle s’est enfuie de cette maison en emportant ce qu’elle n’avait pas le droit de prendre. La nuit où elle a disparu pour toujours.

— Je ne suis pas votre fille, rétorqua froidement Sofia. J’ai vingt-quatre ans. Vos histoires de famille bourgeoise ne me regardent pas.

— Tu n’es pas ma fille, ricana amèrement la vieille femme. Non. Tu as ses pommettes hautes, son menton entêté et cette façon insupportable de planter tes yeux dans les miens sans baisser la tête. Mais tu n’es pas Clara. Tu es trop jeune pour être Clara. Tu es ce qu’elle a laissé derrière elle avant de crever dans un trou à rats.