Luke fixa l’appareil qui continuait de vibrer contre l’alliance en or blanc. Le métal grinçait sourdement contre le fond zippé. Marco, resté sur le seuil de la porte, observait son patron sans faire un geste, les mains croisées dans le dos, le regard rivé sur le couloir silencieux de l’hôpital.

« Tu veux que je réponde ? » souffla Marco à voix basse.

« Non », trancha Luke.

Sa voix n’était plus qu’un filet de gravier. Il ne quitta pas des yeux le visage d’Elena. Elle semblait flotter dans un sommeil trop lourd, un gouffre anesthésique où sa respiration n’était qu’un souffle rauque, coupé par le sifflement régulier du moniteur cardiaque. Bip. Bip. Bip. Le rythme était trop rapide pour un corps au repos, trahissant la lutte souterraine de ses organes pour oxygéner deux vies à la fois.

Le docteur Bennett rangea son stéthoscope dans la poche de sa blouse blanche. Son regard d’acier ne faiblissait pas devant la stature imposante de Luke Mercer.

« Nous l’avons stabilisée avec du soluté de réhydratation et du fer injectable », expliqua le médecin avec une sécheresse professionnelle qui masquait à peine sa réprobation. « Mais sa tension est anormalement basse. Ces hématomes à son poignet droit ne viennent pas d’une chute, monsieur Mercer. Ce sont des traces de préhension. Quelqu’un l’a maintenue de force, et cela remonte à moins de quarante-huit heures. Elle a été retrouvée écroulée sur le trottoir devant un entrepôt désaffecté du Queens par un chauffeur de livraison. Elle n’avait pas un sou sur elle. Seulement ce sac. »

Luke sentit sa mâchoire se crisper jusqu’à la douleur. Les trois derniers mois défilèrent devant ses yeux comme une série de sentences capitales.

Le jour où il avait jeté les documents signés sur la table en acajou de leur appartement. Le jour où il lui avait dit : « Je ne veux plus de cette vie, Elena. Je ne ressens plus rien. Prends ce que tu veux, mais disparais. »

Il avait cru la protéger. À l’époque, les menaces anonymes visant les Mercer Logistics prenaient une ampleur étouffante. Des cargaisons interceptées, des menaces directes contre sa famille, un réseau de chantage qui resserrait son étau autour de chaque femme et enfant portant son nom. Luke avait choisi de trancher dans le vif, de la rejeter avec une cruauté calculée pour qu’aucun ennemi n’imagine qu’elle représentait son unique point faible. Il s’était convaincu qu’en la chassant dans l’anonymat d’une vie modeste, elle serait intouchable.

Il s’était trompé sur toute la ligne.

Le divorce ne l’avait pas mise à l’abri. Il lui avait simplement retiré ses gardes du corps, ses privilèges et l’accès à ses comptes sécurisés. Il l’avait livrée, sans défense et sans ressources, aux prédateurs qui attendaient dans l’ombre du conseil d’administration de son propre empire.

« Sortez tout le monde de cet étage, Marco », ordonna Luke sans se retourner. « Fais monter quatre hommes armés aux issues de secours. Personne n’entre dans cette chambre en dehors du docteur Bennett. Si un médecin que je ne connais pas s’approche à moins de dix mètres avec une seringue, tu lui brises les deux genoux d’abord, et tu poseras des questions ensuite. »

« C’est un hôpital public, monsieur Mercer », objecta le docteur Bennett, les sourcils froncés.

Luke plongea la main dans le sac scellé et en sortit l’enveloppe froissée. Le papier kraft épais était fermé par de la cire pourpre estampillée d’un lion tenant une clé entre ses crocs : le sceau séculaire de la Fondation Mercer, utilisé exclusivement pour les testaments privés et les fiducies irrévocables.

« Cet hôpital appartient désormais à mon groupe, docteur », répliqua Luke d’une voix glaciale. « Soignez ma femme. Le reste m’appartient. »

Il tira la petite chaise en métal et s’assit au chevet du lit. Ses doigts puissants, d’ordinaire si fermes lorsqu’ils signaient des contrats de fusion à plusieurs milliards de dollars, tremblèrent légèrement lorsqu’il effleura la main inerte d’Elena. Sa peau était glacée, rugueuse, marquée par le froid de l’automne new-yorkais. La ligne bleue des veines traversait sa chair transparente.

Il posa l’autre main sur l’arrondi de son ventre sous la couverture d’hôpital rêche. Seize semaines.

Quatre mois.

Elle était déjà enceinte de trois semaines lorsqu’il avait claqué la porte au nez de leurs cinq années de mariage. Elle le savait. Ou peut-être l’avait-elle découvert quelques jours après le désastre, seule au milieu des cartons dans un appartement minable qu’elle avait loué sous un faux nom pour ne rien lui devoir.

« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? » murmura-t-il contre le drap. « Pourquoi tu n’es pas revenue me frapper au visage avec la vérité ? »

Le moniteur cardiaque émit un double bip saccadé. Elena bougea la tête sur l’oreiller. Ses lèvres gercées s’entrouvrirent sur un gémissement rauque, inaudible.

« Luke… »

Le son était si faible qu’il crut l’avoir imaginé. Ses yeux s’ouvrirent à demi, voilés par la fièvre et les sédatifs. Elle cligna des paupières, éblouie par les néons blafards, avant que son regard éteint ne rencontre le sien. La terreur qui traversa ses pupilles brunes transperça Luke d’un remords plus violent que n’importe quelle balle.

Elena tenta de retirer sa main, mais elle n’en avait pas la force. Ses doigts se crispèrent instinctivement sur son propre ventre dans un réflexe de fuite désespéré.

« Ne… ne le touche pas », balbutia-t-elle, la voix brisée par le manque d’eau. « Tu n’as… aucun droit sur lui. »

« Chut », fit Luke en se penchant, entourant sa main sans serrer pour ne pas écraser l’aiguille de la perfusion. « Ne parle pas. Tu es en sécurité. Je suis là. »

« Non », sanglota-t-elle doucement, une larme glissant sur sa tempe creusée. « Tu es celui qui m’a chassée. C’est toi qui as envoyé cette lettre… C’est toi qui as dit qu’ils prendraient tout… »

Luke sentit le sol se dérober sous ses semelles cirées.

« Quelle lettre, Elena ? De quoi tu parles ? »