Personne ne parlait plus dans la pièce. Mon oncle Gérard, qui deux minutes plus tôt ricanait encore en disant qu’Élise voulait simplement ouvrir ses cadeaux en avance, fixait le sol avec une pâleur soudaine. Ma sœur, Valérie, restait debout près de la baie vitrée, les bras croisés si fort que ses phalanges en étaient blanches. Son regard glissait sur nous avec un mépris glacé, une tentative désespérée de garder une contenance face au silence assassin de la famille.
« Je prends sa tension », dit le pompier le plus âgé, son badge indiquant le nom de Mercier. « Soixante-cinq sur quarante. Le pouls est filant. On ne traîne pas ici, il nous faut une voie veineuse tout de suite. »
Je me suis penchée au plus près d’Élise. Sa tempe était brûlante d’un côté, glacée de l’autre sous une sueur poisseuse. À dix ans, son visage n’avait plus rien de l’enfance : la peau tirée sur les pommettes laissait deviner chaque relief osseux, ses yeux enfoncés dans des orbites violacées semblaient flotter dans le vide sans parvenir à fixer la lumière crue du plafonnier. Sa petite main tremblait dans la mienne avec des soubresauts incontrôlables, des décharges électriques minuscules qui trahissaient la tempête silencieuse qui ravageait son cerveau privé d’anticonvulsivants.
« Maman… j’ai mal… dans la tête », murmura-t-elle dans un souffle rauque.
« Reste avec moi, mon cœur. Regarde-moi. Les médecins sont là, tout va s’arranger. »
Valérie fit un pas en avant, la voix stridente, brisant le calme méthodique des secouristes. « N’en faites pas tout un plat ! Elle a juste fait une petite crise parce qu’il y a du monde. Elle adore faire son cinéma dès qu’on ne s’occupe pas d’elle ! Tu vas leur faire perdre leur temps, Hélène, et tu vas me coller la honte devant tout l’immeuble avec votre ambulance ! »
Le pompier Mercier releva la tête. Son regard ne contenait ni colère ni émotion, seulement la froideur clinique d’un homme qui a vu trop d’horreurs ordinaires pour se laisser impressionner par des faux-semblants.
« Madame, votre nièce est en état de mal épileptique subintrant, doublé d’une dénutrition sévère et d’une déshydratation avancée », articula-t-il d’une voix posée mais qui porta jusqu’au fond du couloir. « Si nous n’étions pas arrivés dans les vingt minutes, son cœur pouvait lâcher. Alors taisez-vous, ou je demande aux forces de l’ordre d’évacuer immédiatement la pièce pour entrave aux secours. »
Le mot « forces de l’ordre » frappa l’assemblée comme un seau d’eau glacée. Ma tante Martine étouffa un cri d’effroi. Valérie ouvrit la bouche pour répliquer, mais aucun son ne sortit. Elle battit des paupières, déstabilisée pour la première fois, avant de jeter un regard furieux vers le couloir.
« On l’embarque », ordonna Mercier à son coéquipier. « Perfusion de sérum physiologique en débit de garde, oxygène à trois litres, préparez le protocole de benzodiazépine si les secousses reprennent dans l’escalier. On fonce aux urgences pédiatriques de l’hôpital Necker. »
Ils soulevèrent le corps d’Élise avec une précaution infinie. Elle pesait si peu. Dans mes bras, quelques semaines plus tôt, elle avait encore cette rondeur rassurante des enfants en bonne santé. Là, sous sa robe d’anniversaire trop large — une robe achetée en douze ans que ma sœur m’avait réclamée en prétendant qu’Élise avait grandi d’un coup —, son torse laissait saillir chaque côte, dessinant une cage thoracique d’oiseau blessé.
« Je monte avec elle », dis-je, la voix étranglée.
« Une seule personne à l’avant du véhicule », précisa le jeune pompier en maintenant le brancard.
Je me suis retournée vers Valérie avant de franchir le pas de la porte. Elle se tenait droite, les lèvres pincées, le regard fuyant. Sur la table, les bougies du gâteau d’anniversaire n’avaient jamais été allumées. La boîte à médicaments vide était toujours serrée au creux de mes doigts, ses parois de plastique presque déformées par ma poigne.
« Ne quitte pas cet appartement », lui dis-je tout bas, d’une voix qui ne tremblait pas malgré le gouffre de terreur qui m’ouvrait le ventre. « Ne t’avise pas de partir. Parce que lorsque ma fille sera hors de danger, toi et moi, on va régler nos comptes. Et cette fois, personne ne prendra ta défense. »
Elle ricana, un rire nerveux et cassé. « Tu n’as aucune preuve de rien, ma pauvre fille. Tu m’as refilé ta gamine malade parce que ton boulot passait avant elle. C’est toi qui l’as abandonnée ! »
Une gifle morale aurait été moins douloureuse. Mes ongles s’enfoncèrent dans mes paumes au point d’en faire jaillir une goutte de sang. Mais je n’avais pas une seconde à perdre avec ses mensonges. Le brancard franchissait déjà le hall d’entrée. Je tournai les talons et m’engouffrai dans la cage d’escalier, le bruit des sirènes résonnant déjà dans la cour de l’immeuble comme le glas de notre ancienne vie.
La course vers l’hôpital fut un cauchemar éveillé. Assise à l’arrière de l’ambulance, le dos calé contre la paroi métallique, je fixais le visage d’Élise sous le masque à oxygène. Le cliquetis régulier du moniteur cardiaque égrenait les secondes. Sa main restait inerte dans la mienne. Le jeune secouriste surveillait le goutte-à-goutte avec une attention chirurgicale.
« Son traitement habituel, c’est quoi exactement ? » me demanda-t-il en sortant un carnet.
« Dépakine et Lamictal », répondis-je sans hésiter. « Deux prises par jour, matin et soir, sans jamais décaler l’heure. C’était réglé comme une horloge. Je lui avais préparé deux mois complets de doses dans un semainier scellé avant mon départ en déplacement sur le chantier de Lyon. J’avais aussi laissé les ordonnances originales et trois boîtes d’avance dans son sac à dos. »
Le pompier nota les informations, les sourcils froncés. « Le semainier que j’ai trouvé par terre près de la table était vide. Pas seulement vide pour la journée d’aujourd’hui. Les compartiments étaient poussiéreux, madame. Il n’y avait aucun résidu de poudre, aucune trace de comprimé coupé. Ce pilulier n’a pas servi depuis au moins trois ou quatre semaines. »