Autour de nous, la pelouse impeccablement tondue de la propriété des De La Torre sentait l’herbe coupée, la viande grillée qui finissait de carboniser sur le barbecue géant en pierre, et la terreur pure. Le vent tiède d’été s’était arrêté. Personne ne bougeait. Les invités, ces notables provinciaux venus célébrer je ne sais quelle réussite immobilière de mon beau-père, s’étaient figés, verres de champagne à la main, métamorphosés en statues de cire grotesque.
Ma belle-mère, Elena De La Torre, tenait encore fermement la batte en aluminium. Le métal argenté brillait sous le soleil de plomb. Mais ses phalanges blanchissaient. Elle avait soixante ans, des pommettes refaites qui tiraient sa peau au point de lui donner un rictus perpétuel, et l’habitude insolente que l’argent achète tout, y compris le droit de détruire les gens sans conséquence.
À trois pas d’elle, Mateo. Mon époux depuis deux ans. L’homme qui m’avait juré fidélité, protection et respect devant un parterre de deux cents personnes. Ses yeux, d’un brun fuyant, ne quittaient pas les graviers blancs de l’allée. Ses épaules s’affaissaient. Il avait l’allure d’un chien qui vient d’uriner sur le tapis du salon et qui attend le coup de journal. Pas une once de révolte. Pas un mot pour la femme qui portait son enfant à même le sol.
« Je veux qu’elle paye », soufflai-je entre mes lèvres ensanglantées.
La douleur dans mon abdomen pulsait comme un brasier sourd, mais le petit coup d’aile que je venais de ressentir tout au fond de mon ventre m’avait rendu mon souffle. Ma fille luttait. Elle s’accrochait à moi avec l’énergie minuscule et féroce des innocents. Je ne pouvais pas mourir là. Je ne pouvais pas les laisser gagner.
« Je veux qu’elle paye, et je veux sortir d’ici. »
Ma mère, Victoria, esquissa un hochement de tête presque imperceptible. Ses yeux noirs, identiques aux miens, n’avaient pas cillé. Dix-sept ans de silence, dix-sept ans d’un vide abyssal où je m’étais endormie chaque soir en me demandant ce que j’avais fait pour qu’elle m’abandonne chez ma grand-mère dans un modeste deux-pièces de banlieue… et elle était là, silhouette impériale dans son tailleur sur mesure, respirant la fortune opaque, l’autorité absolue et la violence contenue.
D’un simple geste de la main gantée de cuir, elle donna un signal invisible.
Deux des colosses en costume sombre s’avancèrent d’un pas lourd et synchronisé. L’un d’eux, un homme aux tempes grisonnantes avec une cicatrice coupant son arcade sourcilière, s’agenouilla devant moi sans un mot. Ses mains, larges comme des battoirs, me soutinrent avec une précaution infinie.
« Doucement, mademoiselle Clara. L’ambulance privée suit juste derrière nous. Laissez-moi vous porter. »
« Ne la touchez pas ! » cria soudain Elena, retrouvant sa voix stridente de châtelaine outragée. Elle leva la batte en l’air, désignant l’homme. « Vous êtes sur une propriété privée ! Mateo, appelle la police ! Qu’est-ce que tu attends, imbécile ? Appelle le commissaire Vaneau immédiatement ! Ces gens sont des terroristes ! »
Victoria tourna lentement la tête vers elle. Ce ne fut pas un mouvement brusque, juste une translation glaciale.
« Elena De La Torre », murmura ma mère d’une voix qui porta pourtant avec une clarté limpide dans le silence pétrifié du jardin. « Fille d’un usurier ruiné de Valence, mariée par commodité à un promoteur véreux qui a bâti sa fortune sur des faillites frauduleuses et des marchés publics truqués. Vous pensiez que parce que Clara n’avait qu’une vieille femme fatiguée pour venir à son mariage, elle venait de nulle part ? Vous pensiez qu’elle n’appartenait à personne ? »
Elena blêmit sous son fond de teint hors de prix.
« Vous… vous mentez. Sortez de chez moi ! »
Victoria fit deux pas en avant. Ses talons s’enfoncèrent à peine dans le gazon. Chaque centimètre qu’elle gagnait semblait faire reculer l’air autour d’Elena.
« Tu as frappé ma chair », dit Victoria, abandonnant le vouvoiement pour une intimité venimeuse qui fit trembler les mains de la vieille femme. « Tu as osé lever un morceau de ferraille contre le seul sang qui compte pour moi dans ce monde pourri. Tu crois que ton commissaire Vaneau va te sauver ? Son mandat de perquisition pour blanchiment d’argent dort sur le bureau du procureur général depuis ce matin. Et devine qui a fourni les relevés bancaires luxembourgeois de ton mari ? »
À ce moment précis, un vacarme assourdissant déchira le ciel. Le souffle puissant de pales d’hélicoptère rabattit les branches des saules pleureurs et balaya les tables décorées de lin blanc, envoyant voler assiettes en porcelaine, flûtes de cristal et serviettes brodées. Un appareil médical d’urgence, blanc immaculé sans aucun marquage officiel hormis une croix écarlate, amorça sa descente au centre du parc, écrasant sans ménagement les massifs d’orchidées et de rosiers anglais dont Elena s’enorgueillissait tant.
Le garde du corps me souleva comme si je ne pesais rien. Malgré la douleur déchirante qui irradiait dans mes reins, je gardai les yeux ouverts. Je ne voulais rien rater. Je voulais graver chaque seconde dans ma mémoire.
Mateo fit un pas en avant, les bras ballants.
« Clara… attends… Clara, je ne savais pas… maman a perdu la tête, je te jure que j’allais intervenir… »
Je le regardai. Durant trois ans, j’avais aimé cet homme. J’avais supporté ses lâchetés, ses silences complices, ses reproches feutrés chaque fois que sa mère me rabaissait à table. « Fais un effort, Clara, elle a son caractère. » « Ne réponds pas, Clara, tu sais qu’elle est nerveuse. » « Elle dit juste que tu t’habilles mal parce qu’elle veut que tu t’intègres dans notre milieu. »
Et aujourd’hui, j’avais vu la batte s’abattre sur mon ventre, et ses yeux à lui s’étaient baissés sur ses mocassins italiens.
« Tu me dégoûtes, Mateo », dis-je d’une voix si basse qu’il dut tendre l’oreille. « Tu me dégoûtes tellement que même te haïr serait te faire trop d’honneur. »