Mauricio gisait sur les carreaux émaillés, ses mocassins de cuir souple trempés dans le liquide noir et boueux qui continuait de glisser lentement vers le tapis de bain. Il fixait Elena avec des yeux exorbités, hébété, comme un fauve pris au collet par une proie qu’il croyait mourante.

« Bouge ! Crétin, lève-toi ! » hurla Verónica, la voix étranglée par une terreur hystérique.

Elle ne ressemblait plus du tout à la maîtresse de maison hautaine qui réclamait les clés du coffre une heure plus tôt. Le peignoir de soie glissait sur son épaule nue, et ses doigts manucurés tremblaient si violemment qu’elle peinait à ramasser les perles qu’elle venait d’arracher à ses oreilles. Une boucle roula dans le liquide fangeux. Elle esquissa un geste pour la rattraper avant de reculer avec un haut-le-cœur.

Elena ne tremblait plus. Le drap de bain en coton épais que Nora avait posé sur le radiateur mural quelques heures plus tôt était désormais rabattu sur ses épaules osseuses. Malgré ses quarante-deux kilos et cette pâleur cireuse que donne la fatigue extrême, son regard avait retrouvé la lucidité tranchante des grandes années, celle avec laquelle elle avait fait plier des directeurs de banque corrompus et des magnats de l’immobilier véreux.

« Ne gaspille pas ton énergie à ramasser ces perles, Verónica », dit la vieille femme d’une voix basse, presque douce, qui couvrit sans peine les cris de son neveu. « Elles sont fausses. Les vraies dorment dans un coffre chez Banco Santander depuis le jour où tu as commencé à fouiller mes tiroirs sous prétexte de chercher des serviettes propres. »

Un violent coup retentit contre la lourde porte en chêne de l’entrée, suivi d’une sommation autoritaire :

« Police de Guadalajara ! Ouvrez immédiatement ! »

Mauricio se redressa péniblement en s’appuyant au rebord en marbre du lavabo, le visage déformé par une grimace de haine pure. Ses mains laissaient des traces noirâtres sur la pierre immaculée. « Tu crois m’avoir eu, vieille folle ? Tu crois que des flics payés au lance-pierre vont gober tes délires de grabataire paranoïaque ? C’est ma parole contre la tienne ! Je suis ton tuteur légal putatif, j’ai déposé le dossier au tribunal civil la semaine dernière ! Tu as glissé, je t’ai portée secours, c’est tout ce qu’ils verront ! »

« Tu oublies le détail qui tue toujours les fraudeurs, Mauricio », répondit Elena sans ciller. « Tu parles trop, et tu ne lis jamais les annexes. »

La porte d’entrée céda dans un craquement sec. Des bruits de rangers précipitées résonnèrent dans le couloir parqueté, accompagnés par les aboiements d’un chien policier resté dans la cour. Trois agents en uniforme tactique firent irruption dans la suite parentale, leurs armes pointées vers le sol mais prêtes à faire feu, dirigés par un inspecteur d’une cinquantaine d’années au visage buriné par le tabac et les nuits sans sommeil.

« Les mains où je peux les voir ! Tout le monde reste immobile ! » ordonna l’officier, dont le badge indiquait le nom de Morales.

Mauricio changea d’attitude à une vitesse déconcertante. Ses épaules s’affaissèrent, son regard se remplit de larmes lâchement convoquées, et il leva des paumes ouvertes et suppliantes. « Officier ! Grâce à Dieu ! Ma tante… elle a fait une crise d’angoisse dans son bain, elle a déliré, elle a bloqué la porte ! J’ai dû forcer le passage pour éviter qu’elle ne se noie ! Regardez son état, elle perd la tête depuis des mois ! »

L’inspecteur Morales jeta un coup d’œil au sol maculé de boue, au filet d’eau presque fumante qui s’écoulait encore du mitigeur, puis à Elena, assise droite sur sa chaise de douche, emmitouflée dans son peignoir, le visage impassible.

« C’est vous qui avez déclenché l’appel d’urgence, madame Salgado ? » demanda l’inspecteur, ignorant délibérément les supplications de Mauricio.

« Oui, inspecteur », répondit-elle posément. « Et si vous regardez l’écran de transmission de votre centrale, vous avez déjà reçu le flux vidéo crypté des dix dernières minutes, enregistré par la caméra grand-angle dissimulée dans le boîtier d’aération. Vous y trouverez la tentative d’homicide préméditée perpétrée par mon neveu Mauricio Salgado et sa complice ici présente, Verónica Fuentes. Vous constaterez également la strangulation thermique qu’il a tenté de m’infliger en maintenant ma tête sous une eau calibrée à soixante-deux degrés Celsius. »

Mauricio devint livide. Ses lèvres bougèrent sans qu’aucun son n’en sorte.

« Menottez-les », ordonna Morales aux deux agents qui l’accompagnaient.

« Non ! Attendez ! C’est une mise en scène ! » cria Verónica alors qu’un jeune policier lui saisissait les poignets derrière le dos. « C’est cette vieille peau qui nous a piégés ! Elle a tout manigancé pour nous détruire ! Mauricio, dis-leur ! Parle, abruti ! »

Mauricio ne parlait plus. Alors que le métal froid des menottes se refermait sur ses poignets trempés de sueur et de crasse, son regard croisa celui d’Elena. Il y chercha une once de pitié, un reste de cette tendresse maternelle qu’elle lui avait prodiguée pendant plus de vingt ans. Il n’y trouva qu’un miroir de glace.

« Emmenez-les au salon », déclara Elena en se levant avec précaution. « Nora est en bas, elle vient d’arriver avec mon avocat. Me García a les originaux des documents que vous devez consulter immédiatement. »

L’inspecteur Morales s’approcha pour la soutenir, mais la vieille femme refusa poliment d’un geste de la main. « Mes jambes fonctionnent encore, inspecteur. C’est mon cœur qui avait besoin d’un rappel à l’ordre. »

Le salon d’Elena Salgado était un sanctuaire d’ordre et de rigueur intellectuelle. Des étagères de chêne massif montaient jusqu’au plafond, chargées de traités de droit des affaires, de codes fiscaux annotés et de dossiers d’audit reliés de cuir sombre. Sur la grande table basse où Mauricio avait espéré signer l’acte de cession quelques jours plus tôt, une serviette en cuir noir attendait, grande ouverte.