Adrian Hale ne bougeait plus. Sa stature d’athlète et son smoking sur mesure ne parvenaient plus à dissimuler la rigidité cadavérique qui s’était emparée de ses épaules. Ses pupilles, dilatées par une terreur sourde, suivaient le moindre frémissement du bras de la jeune femme.

Clara sortit lentement sa main. Entre ses phalanges barbouillées de crème et de débris de pâte d’amande se trouvait un flacon cylindrique en verre ambré d’à peine six centimètres, surmonté d’un compte-gouttes en caoutchouc noir. L’étiquette d’origine avait été grattée à la lame de rasoir, ne laissant qu’un résidu blanc pelucheux, mais au fond brillait un liquide incolore, à peine plus visqueux que l’eau de source.

Un murmure confus serpenta parmi les trois cents convives rassemblés autour du désastre. Des banquiers de Wall Street, des mécènes d’art et des diplomates s’étiraient le cou pour tenter d’apercevoir ce que cette simple serveuse venait d’exhiber devant l’héritière de l’empire Ross.

Evelyn, encore tétanisée, recula d’un demi-pas. Le bas de sa traîne en satin duchesse avait touché le sol et bu une traînée de graisse sucrée. Ses yeux noisette passèrent du flacon au visage blême de Clara, puis à celui de l’homme auquel elle venait de jurer fidélité une heure plus tôt devant l’archevêque.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda Evelyn, la voix brisée par une incrédulité qui se muait rapidement en angoisse.

« Ce n’est rien du tout, mon amour », coupa Adrian d’un ton précipité, presque trop fluide. Il essaya de retrouver cette voix de velours qui avait séduit les conseils d’administration et fait la une des magazines économiques. Il esquissa un pas en avant, la main tendue, les doigts légèrement crispés. « Cette fille a perdu l’esprit. Elle cherche à faire un scandale pour nous extorquer de l’argent. Sécurité ! Qu’on l’évacue immédiatement ! Frank, Miller, faites votre travail ! »

Deux agents de sécurité en costume sombre, l’oreillette spiralée bien visible derrière le lobe, s’avancèrent d’un pas lourd à travers les travées de tables décorées d’orchidées blanches.

« Ne les laissez pas m’approcher ! » cria Clara en se redressant tant bien que mal sur ses jambes flageolantes, ignorant la brûlure de sa rotule meurtrie. « Si je ne l’avais pas fait tomber, elle mangeait la première bouchée ! Regardez le deuxième étage ! Regardez le cœur de la découpe ! »

L’un des agents posa une main d’acier sur l’épaule de Clara pour la soulever du sol.

« Attendez », ordonna une voix ferme et glaciale.

La foule s’écarta d’elle-même. Julian Ross, le père de la mariée, s’avança. À soixante-cinq ans, les cheveux argentés impeccablement lissés en arrière, cet homme d’affaires redouté n’avait pas bâti un conglomérat maritime mondial en cédant à la panique. Son regard d’acier balaya la scène, pesant chaque détail : la serveuse en détresse qui ne demandait aucune rançon, le gâteau éventré, le flacon sans étiquette, et surtout la goutte de sueur qui perlait sur la tempe gauche de son nouveau gendre.

« Relâchez-la », dit Julian sans élever le ton, mais avec une autorité qui fit aussitôt reculer les gardes.

« Monsieur Ross, c’est ridicule », insista Adrian, esquissant un sourire désarmant qui sonnait pourtant creux dans l’immensité silencieuse de la pièce. « C’est notre mariage. Cette femme détruit la plus belle journée de la vie de votre fille et nous restons là à l’écouter déblatérer des absurdités ? »

« Si ce sont des absurdités, mon garçon, nous aurons tout le loisir de la faire enfermer avant minuit », répondit calmement le vieil homme en fixant la serveuse. « Parle, jeune fille. Qu’as-tu vu exactement ? »

Clara reprit son souffle. Ses poumons la brûlaient comme si elle avait inhalé de la fumée. Ses mains tremblaient si violemment que le petit flacon de verre ambré s’entrechoquait contre sa bague en argent bon marché.

« Il y a une quinzaine de minutes », commença-t-elle, s’efforçant d’articuler distinctement pour que chaque table entende ses paroles, « le maître d’hôtel m’a envoyée dans l’office arrière, derrière la salle de plonge du traiteur, pour aller chercher le grand plateau de service des flûtes de champagne de prestige. Le couloir était sombre, réservé au personnel technique. Monsieur Hale est arrivé en trombe par l’escalier de secours du parking souterrain. Il pensait que personne ne se trouvait là. »

Adrian laissa échapper un rire nerveux, secouant la tête en regardant les invités autour de lui. « J’étais dans le salon d’honneur avec mon témoin ! Tout le monde peut en témoigner ! »

« Tu étais descendu vérifier un dossier urgent pour le notaire, Adrian », intervint soudain Evelyn, le front plissé, la mémoire stimulée par un doute insidieux. « Tu m’avais dit que le cabinet de Maître Vane demandait une confirmation pour les procurations avant le bal… »

Adrian ne répondit pas immédiatement. Sa mâchoire se crispa.

« Il tenait ce flacon », poursuivit Clara en levant le récipient à hauteur de poitrine. « Il s’est arrêté devant le chariot réfrigéré où attendait la pièce montée avant son entrée en salle. Le chef pâtissier était déjà parti superviser la mise en place du buffet chaud. J’étais accroupie derrière les casiers à linge, occupée à déballer des serviettes brodées. Je l’ai vu sortir une seringue médicale à aiguille longue de sa poche intérieure. Il a injecté le contenu d’une première fiole directement dans la tranche supérieure du gâteau, précisément à l’endroit où le traiteur avait piqué la petite colombe en sucre… l’endroit exact où la mariée devait porter la première part. »

Des exclamations d’horreur étouffées s’élevèrent parmi les convives. Quelques femmes portèrent la main à leur gorge.

« C’est une affabulation répugnante ! » rugit Adrian en perdant définitivement son flegme. Ses yeux lançaient des éclairs meurtriers en direction de la serveuse. « Tu as trouvé cette fiole par terre ou tu l’as apportée toi-même pour monter ce coup monté ! Qui vous paie ? Mes concurrents chez Sterling & Croft ? »