L’air printanier de la terrasse s’était mué en une chape de plomb suffocante. Mark demeurait pétrifié au milieu des éclats de céramique et des flaques de café tiède qui maculaient le sol de terre cuite. Contre son torse, le petit corps de Léa, enveloppé dans son lange rose pastel, tressaillait sous l’effet de sanglots étouffés. Chaque battement de cœur du nourrisson se répercutait contre les côtes de Mark, lui rappelant avec une cruauté absolue la fragilité de la vie qu’il tenait entre ses mains.
Devant lui, Clara — ou plutôt Elena Rostova, si le message disait vrai — continuait de reculer, ses doigts crispés sur le col de son pull rubis. Son visage, d’ordinaire si doux, n’était plus qu’un masque de détresse nue. Ses prunelles d’un vert profond, autrefois synonymes de refuge pour Mark, reflétaient à présent un abîme de faux-semblants.
« Mark, regarde-moi… » supplia-t-elle dans un souffle rauque, sa voix brisée par l’angoisse. « Ne crois rien de ce qu’elle te dit. Je t’aime. J’aime notre fille. C’est la seule vérité qui compte ! »
« Tais-toi », articula Mark, la gorge nouée. Le monde vacillait autour de lui. « Elena Rostova… C’est qui ? Réponds-moi ! »
Clara ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Son silence fut un coup de poignard bien plus tranchant que le bris de verre sous les semelles de Mark.
De l’autre côté des tables renversées, Eleanor savourait l’instant. Elle n’avait pas bougé de son pilier de pierre. Ses lèvres, fardées d’un bordeaux impeccable, s’étirèrent en un sourire carnassier. Avec une lenteur calculée, elle réajusta la manche de son blazer vert émeraude, ignorant la tache sombre qui souillait son revers.
« Quinze secondes, mon chéri », dit Eleanor d’un ton suave, presque maternel, qui glaça les quelques badauds encore attroupés le long de la balustrade. « Tu vois, Mark, tu as toujours été guidé par tes émotions. C’est pour cela que ton père t’a écarté de tout avant de disparaître. Tu accordes ta confiance comme un aveugle tend la main au bord d’un précipice. Cette femme a été envoyée pour récupérer ce que ton père avait caché avant sa mort. Elle ne t’a jamais aimé. Notre petite Léa n’est qu’une monnaie d’échange dans une guerre qui te dépasse. »
« Ce n’est pas vrai ! » hurla Clara en faisant un pas en avant, mais la portière de la berline noire de l’autre côté de la rue s’entrouvrit brusquement, laissant entrevoir le canon mat d’une arme de poing dissimulée sous une veste de costume. Clara se figea aussitôt, les larmes dévalant ses joues pâles.
Mark baissa les yeux vers le bébé. Léa avait ouvert de grands yeux gris, les mêmes yeux que son père. Ou du moins, c’est ce qu’il avait toujours voulu croire.
« Pourquoi crois-tu que le nom de ton père n’a jamais figuré sur ton acte de naissance ? » Les paroles empoisonnées d’Eleanor tourbillonnaient dans son crâne comme une tempête de tessons de verre. Rien n’était réel. Trente-deux ans d’existence venaient de s’évaporer en un éclair : son enfance bourgeoise au bord du lac, le deuil de son père prétendument foudroyé par une crise cardiaque après une ruine financière, son mariage idyllique avec Clara rencontrée trois ans plus tôt dans une galerie d’art… Tout n’était qu’un décor de théâtre soigneusement agencé par des monstres.
« Cinq secondes », murmura Eleanor en levant la main, prête à donner un signal vers la voiture. « Donne-moi l’enfant, Mark. C’est ton unique chance d’en sortir vivant. »
À cet instant précis, un déclic primitif s’opéra dans l’esprit de Mark. La panique paralysante se transmuta en une poussée d’adrénaline pure et brûlante. Qu’Eleanor soit un monstre calculateur était une certitude qu’il venait de toucher du doigt. Que Clara ait menti sur son passé en était une autre. Mais Léa, elle, était innocente. Si cette enfant tombait entre les mains gantées d’Eleanor ou des ombres tapies dans cette berline, elle deviendrait un pion à jamais broyé par leurs machinations.
Mark ne regarda ni sa mère, ni sa femme.
D’un geste fulgurant, il s’empara d’une chaise en fer forgé posée à sa droite et la projeta de toutes ses forces contre la grande baie vitrée qui séparait la terrasse de la salle intérieure du restaurant. Le fracas du verre explosant en mille morceaux pulvérisa le silence. Des cris de panique fusèrent parmi la foule.
« Mark, non ! » hurla Eleanor, son masque de glace se fissurant sous une rage furieuse.
Sans un regard en arrière, Mark serra Léa contre sa poitrine, courba l’échine pour protéger la tête du nourrisson et bondit à travers l’ouverture béante du restaurant au milieu des éclats étincelants.
Chapitre 2 : La fuite dans l’ombre
L’intérieur de la brasserie était un chaos de serveurs apeurés et de clients accroupis sous les tables. Mark fendit l’espace comme un forcené, ses baskets glissant sur les débris de nourriture et de vaisselle. Il entendit distinctement le claquement métallique d’un coup de feu résonner à l’extérieur, immédiatement suivi du crissement strident de pneus sur l’asphalte.
Il franchit les portes battantes de la cuisine, bousculant un commis qui lâcha un plateau de casseroles dans un tintamarre assourdissant.
« Sortie de secours ! » cria Mark sans s’arrêter.
Il déboula dans une ruelle étroite et crasseuse qui serpentait derrière les immeubles haussmanniens. L’air frais de l’extérieur lui fouetta les poumons. Léa s’était remise à pleurer à pleins poumons, terrifiée par le vacarme.
« Chut, mon ange, chut… papa est là », murmura-t-il d’une voix hachée, tout en courant à perdre haleine.
Au bout de l’impasse, il aperçut la silhouette de Clara qui avait réussi à contourner le bâtiment par une issue latérale. Ses cheveux châtains volaient en désordre, ses yeux étaient écarquillés de panique, mais dans sa main droite, elle serrait toujours la petite clé USB argentée.
« Mark ! Par ici ! Vite ! » cria-t-elle en lui faisant signe vers une ruelle adjacente.