« C’est maman », murmura-t-il si bas que le souffle d’air sembla mourir avant d’atteindre le marbre. « Elle a dit que tu avais une autre maison. Une maison sans place pour moi. »
L’air dans le vestibule se figea. Frank Carter fit un pas de côté sans un bruit, son épaule massive bloquant subtilement l’accès vers le couloir intérieur. Il n’avait pas besoin d’ordre : il connaissait Stallone depuis plus de vingt ans. Il voyait la veine saillante pulser à la tempe de l’acteur, le masque de pierre qui s’installait sur ses traits burinés, cette immobilité terrifiante qui précède la rupture d’un barrage.
Daniel Voss esquissa un rictus, rangeant lentement son téléphone dans la poche de sa veste italienne. « Des propos d’enfant manipulé. Tu n’as aucun droit de débarquer ici avec tes gardes du corps, Sylvester. La décision provisoire du juge Vance est limpide. Claire a la garde exclusive en attendant l’évaluation psychiatrique et financière. Tu enfreins une ordonnance restrictive fédérale. »
Stallone ne lui accorda même pas un regard. Il s’avança directement vers la barrière de sécurité pour enfants.
« Sylvester, recule », ordonna Daniel en tendant une main pour lui barrer la route.
L’acteur pivota d’un bloc. Son bras se détendit, vif et lourd comme une masse d’acier. Sa main gantée de cuir saisit le revers du costume sur mesure de Daniel, le soulevant presque de terre pour le plaquer contre le mur lambrissé de chêne. Un tableau de maître vibra contre la boiserie.
« Touche encore une fois à mon fils, ou mets-toi entre lui et moi, » dit Stallone d’une voix sourde, un grondement rauque sorti du fond de sa cage thoracique, « et les papiers de ton juge ne serviront qu’à éponger ce qu’il restera de toi sur ce sol. »
Claire se leva brusquement du canapé, le visage décomposé, son masque de froideur s’effritant enfin. « Sylvester ! Lâche-le ! Tu prouves exactement ce que nous avons déposé au dossier ! Tu es violent, incontrôlable, instable ! »
« Instable ? » Stallone lâcha Daniel avec un mépris si tranchant que l’homme trébucha en reprenant son souffle, lissant frénétiquement sa cravate froissée. Stallone se tourna vers la femme qui avait partagé sa vie pendant trois ans. « Tu as enfermé un gamin de cinq ans sous un escalier, Claire. Tu as mis une grille de chenil devant mon sang, dans une propriété que j’ai payée de ma poche. Regarde-le ! Regarde ce que tu as fait ! »
Claire détourna les yeux, incapable de soutenir la détresse silencieuse de Léo. « Ce n’est pas ce que tu crois… Il fait des crises… Il est hyperactif, le médecin a dit qu’il avait besoin d’un espace délimité pour se calmer… »
« Tu mens », trancha Stallone.
Il s’accroupit devant la barrière. Ses genoux craquèrent doucement sur le marbre froid. Toute la violence qui habitait sa silhouette s’évanouit à l’instant précis où ses yeux rencontrèrent ceux de son fils. Ses traits s’adoucirent, empreints d’une tendresse déchirante.
« Hé, champion », murmura Sylvester.
« Papa… » Une larme roula sur la joue sale de Léo. « Tu es venu me chercher ? »
« Bien sûr que je suis venu. Tu te souviens de ce que je t’ai dit à Rome ? Quand on regardait les statues ? »
Léo renifla, hochant doucement la tête. « Un roc ne bouge pas. »
« Exactement. Rien au monde ne peut m’éloigner de toi. Pas des kilomètres, pas des mensonges, et certainement pas une petite grille en plastique. » Stallone posa sa paume contre le loquet mécanique. « Recule un peu, mon grand. »
D’un mouvement sec, Stallone arracha littéralement la fixation murale en plâtre et en métal. Le verrou sauta dans un claquement sec de plastique brisé. Il écarta le panneau et tendit ses bras massifs. Léo s’y jeta sans une seconde d’hésitation, enfouissant son visage mouillé dans le col du pardessus sombre de son père, respirant cette odeur familière de tabac blond, de cuir ancien et d’eau de Cologne ambrée.
Stallone le serra contre sa poitrine, fermant les yeux une fraction de seconde, sentant le petit cœur battre à tout rompre contre ses côtes. La fragilité de ce corps miniature lui transperça l’âme.
« Frank », dit Stallone sans se retourner.
« Patron ? »
« Emmène-le à la voiture. Le van blindé est sécurisé. Marcus est au volant. Personne n’approche. »
« Reçu. »
Frank Carter s’avança avec des gestes doux et mesurés, surprenants pour un colosse de son gabarit. « Viens avec moi, petit bonhomme. On a des jus de fruits frais et ton dessin animé préféré dans le van. Ton père nous rejoint dans deux minutes. »
Léo regarda Stallone d’un air suppliant. « Tu viens ? »
« Je serai juste derrière toi, Léo. Parole d’homme. »
L’enfant accepta la main de Frank, qui le porta avec précaution vers la double porte d’entrée.
Mais Daniel Voss avait déjà contourné la pièce pour se poster devant la console en acajou. Le calme artificiel de l’avocat s’était transformé en une panique venimeuse. Il comprit que si l’enfant franchissait le seuil de cette propriété, tout leur stratagème juridique s’effondrerait avant la fin de la journée.
« Frank, ne fais pas un pas de plus ! » cria Daniel, en sortant un sifflet d’urgence ou un transpondeur de sa poche, pressant un bouton rouge. « Sécurité ! Dans le hall ! Maintenant ! »
Au bout du couloir ouest, une porte lourde claqua. Deux hommes en uniforme noir, des agents d’une société privée de protection armée, apparurent dans l’arcade, la main posée sur leur holster.
« Monsieur Carter, posez l’enfant et reculez », lança le premier vigile, un trentenaire aux yeux froids et rasé de près.
Frank ne cilla pas. Il fit pivoter son corps massif pour faire écran total entre les agents et le petit garçon, sa main droite glissant discrètement sous le pan de sa propre veste. « Je vous conseille de bien réfléchir avant de poser la main sur cette arme, fiston. Vous êtes payés au lance-pierre par un parasite, et vous vous apprêtez à commettre un crime fédéral d’enlèvement d’enfant en bande organisée. »