Là trônait Julien Maréchal.
À vingt-huit ans, Julien portait sur lui l’insolence dorée de ceux qui n’ont encore jamais appris à plier. Fils unique d’un marchand de soieries récemment disparu, il avait hérité d’un nom respectable, de créances vertigineuses et d’un orgueil bien trop vaste pour la mesure de ses moyens réels. Sous sa redingote coupée dans un velours bleu nuit impeccable, sa chemise à col cassé et son gilet de brocart brodé de fils d’argent, battait le cœur d’un joueur aux abois, pressé de conquérir le grand monde avant que les huissiers ne viennent dépouiller son hôtel particulier de la Croix-Rousse. Ce soir-là, il célébrait avec ses affidés ce qu’il croyait être l’aube de sa gloire : le lendemain matin, il devait enfin être reçu par le baron Hector de Vangrave, un vieillard immensément riche, arbitre redouté du commerce fluvial et des grandes banques régionales, dont la signature sur un contrat de société pouvait sauver la maison Maréchal ou l’anéantir à tout jamais.
Autour de lui, de jeunes oisifs désœuvrés, nourris à ses frais et grisés par ses promesses, battaient des mains à chacune de ses boutades. Parmi eux, Félix de la Tour, un dandy sans le sou à la moustache cirée, riait à gorge déployée en levant son godet d’étain.
« À ta future fortune, Julien ! cria Félix par-dessus le vacarme. Lorsque Vangrave aura posé son paraphe au bas de tes statuts, tu pourras racheter la préfecture entière et nous offrir le Rhône en bouteilles ! »
Julien esquissa un sourire narquois, rejetant ses cheveux bruns en arrière avec une grâce hautaine. Il saisit l’une des lourdes carafes de terre cuite vernissée remplie d’un vin rouge épais du Beaujolais, sombre comme du sang noirci, et remplit les coupes de ses compagnons d’un geste large et prodigue.
« Le vieux Vangrave n’a pas le choix, répliqua Julien avec une assurance tranchante. C’est un reclus qui tremble dans ses fourrures au fond de son manoir d’Écully. On dit qu’il a bâti sa fortune dans la sueur et la boue avant de s’enfermer loin des hommes comme un avare maladif. Moi, je lui apporte la jeunesse, le réseau, l’audace moderne. Les vieillards ont besoin des vivants pour ne pas s’éteindre tout à fait. Demain, à dix heures, je le plierai à ma volonté avec deux chiffres et un sourire. »
Les courtisans éclatèrent d’approbation. On trinquait, le vin giclait sur la nappe de lin écru, la graisse des rôtis luisait sur les doigts. C’était l’heure où l’ivresse se transforme en cruauté insensible, où les hommes bien nés croient posséder la terre entière simplement parce qu’ils ont une bourse de louis d’or à la ceinture.
C’est précisément à cet instant que le battant de la porte d’entrée grinça lourdement sur ses gonds de fer forgé, laissant s’engouffrer une rafale de vent glacé et de bruine pénétrante.
Une silhouette entra timidement dans l’estaminet. C’était un vieil homme brisé par les ans, courbé sous le poids invisible d’une misère immense. Ses vêtements étaient un assemblage déplorable de haillons détrempés : une vieille limousine de bure râpée, déchirée aux coudes et tachée d’une boue grise, un pantalon de futaine effiloché aux ourlets traînant dans l’eau de pluie, et des sabots fêlés bourrés de paille noircie. Sous un chapeau de feutre mou, informe et percé de mille trous, on apercevait une barbe hirsute couleur de cendre et des mèches de cheveux blancs collées par l’averse contre des joues creuses, parcheminées par le froid et le hâle. Il avançait d’un pas traînant, s’appuyant sur un bâton de frêne noueux qui frappait le plancher avec un bruit sourd et régulier.
L’homme grelottait si fort que tout son corps semblait parcouru d’un spasme continu. Ses yeux rougis, cernés de paupières enflées, balayaient la salle avec une humilité poignante, non pas pour mendier des pièces, mais pour chercher un souffle d’air chaud. Instinctivement, guidé par la lueur rougeoyante de la grande cheminée, le vieillard se dirigea vers le fond de la salle. Il s’approcha doucement de la table où riaient Julien et sa clique, n’osant rien dire, espérant seulement approcher ses doigts gourds et violacés de l’âtre crépitant.
Le silence se fit soudain autour de la table de Julien.
Le jeune homme s’interrompit au milieu d’une phrase, un morceau de perdrix encore au bout de sa fourchette. Il toisa l’intrus avec une répulsion viscérale, comme si une bête d’égout venait de s’échouer sur sa bottine de cuir fin. La puanteur de la laine mouillée et de la tourbe humide venait de souiller l’arôme de son repas délicat.
« Holà, l’aubergiste ! s’exclama Félix en pinçant son nez de soie fine. Depuis quand laisse-t-on les cadavres de l’hospice venir réclamer leur suaire dans un endroit civilisé ? »
L’aubergiste, un homme corpulent nommé Mathieu, s’empressa d’accourir, essuyant son tablier graisseux, visiblement effrayé à l’idée d’indisposer un client qui dépensait tant d’or.
« Va-t’en, père bonhomme ! lança le tavernier à mi-voix en tentant de saisir le bras du vieillard. Dehors ! La salle est pleine de messieurs de la ville, tu vois bien que ce n’est pas ta place ! »
Mais le vieil homme ne recula pas immédiatement. Il leva une main tremblante, dont la peau rugueuse semblait couverte d’écorce, et murmura d’une voix éraillée, presque brisée par le gel :
« Juste… un instant, maître. Juste le temps de sentir la flamme sur mes mains. La nuit est si noire, et le fleuve déborde… J’ai froid, messieurs. Je ne demande rien d’autre qu’un souffle d’air tiède. »
Julien posa lentement sa fourchette sur son assiette d’étain poli. Un éclat mauvais et cruel, attisé par l’alcool et la certitude de son impunité, s’alluma dans ses prunelles sombres. Il aimait le pouvoir sous toutes ses formes, et surtout sous sa forme la plus vile : celle qui consiste à écraser ce qui est déjà à terre pour prouver sa propre grandeur à des imbéciles.
« Tu as froid, mon cher ? dit Julien d’un ton faussement mielleux, en se levant avec une lenteur calculée. »