Julien ne décolérait pas. Sa main droite lui brûlait encore du coup violent qu’il venait d’asséner à Vanessa. Jamais de toute son existence il n’avait levé la main sur un être humain, encore moins sur la femme qu’il avait épousée trois ans plus tôt dans une église baignée de soleil. Mais en franchissant le pas de la porte ce soir-là, en découvrant sa mère couverte de nourriture, agrippée par le col de son vieux gilet de laine comme un vulgaire paquet de chiffons, quelque chose avait cédé dans sa poitrine. Une digue ancestrale, tissée de patience et d’illusions, s’était brisée net.

Vanessa portait sa main manucurée à sa joue gauche, où une empreinte rouge écarlate commençait à enfler à vue d’œil. Ses yeux, d’ordinaire si froids et perçants, étaient écarquillés par une stupéfaction absolue. Dans sa somptueuse robe orange en soie, achetée deux jours plus tôt avec la carte de crédit de Julien, elle avait l’air d’un oiseau exotique pris au piège d’une tempête soudaine.

« Tu m’as frappée… murmura-t-elle, la voix étranglée, oscillant entre l’incrédulité et une rage montante. Julien, tu as osé lever la main sur moi pour cette… pour cette vieille bonne à rien ? »

Julien ne la regarda même pas. Il s’était déjà agenouillé devant sa mère, Hélène. Ses genoux écrasaient les spaghettis tièdes sans qu’il y prête la moindre attention. De ses mains d’homme d’affaires, d’ordinaire si nettes et précises, il retirait doucement les lambeaux de nourriture qui maculaient les cheveux gris et clairsemés de sa mère. La sauce piquait les yeux de la vieille femme, collant à ses paupières plissées de rides. Hélène ne pleurait plus à chaudes larmes ; elle gémissait doucement, d’un son plaintif et contenu, comme un animal blessé qui a appris depuis longtemps que gémir trop fort ne fait qu’attirer d’autres coups.

« Maman… maman, regarde-moi, souffla Julien, la gorge nouée, les larmes lui brouillant enfin la vue. C’est fini. Je suis là. Regarde-moi. »

Hélène ouvrit péniblement un œil, rouge et irrité par le sel et l’ail. Ses doigts décharnés, déformés par des décennies d’arthrose et de durs labeurs, vinrent se poser sur le revers de la veste de son fils, tachant le tissu sombre de traînées grasses.

« Julien… mon petit… ce n’est rien, bredouilla-t-elle dans un souffle cassé, tentant désespérément de minimiser le carnage. J’ai… j’ai trébuché en apportant le plat. C’est ma faute. C’est de ma faute, mon grand… Ne te fâche pas contre elle… »

Ce mensonge naïf et poignant brisa ce qui restait du cœur de Julien. Hélène essayait encore de protéger le ménage de son fils, terrifiée à l’idée d’être la cause d’une dispute. Elle ignorait que Julien avait tout vu. Il avait vu le regard sadique de Vanessa, le rictus sur ses lèvres impeccablement fardées, et le geste délibéré, violent, par lequel elle avait écrasé l’assiette brûlante sur le visage de la vieille femme avant de la secouer par le cou.

Se relevant lentement, Julien se tourna vers sa femme. Son visage avait perdu toute expression de douleur pour ne laisser place qu’à un masque de marbre impitoyable.

« Ramasse tes affaires, dit-il d’une voix sourde, dépourvue de toute intonation. Tu as une demi-heure. Si dans trente minutes tu es encore sur le pas de cette porte, j’appelle la police pour agression aggravée sur personne vulnérable. »

Vanessa eut un rire nerveux, aigu, qui résonna étrangement contre le carrelage. Elle rajusta sa robe, tentant de retrouver la superbe et l’assurance qui avaient séduit Julien des années plus tôt, lorsqu’elle n’était qu’une brillante stagiaire ambitieuse et pleine de charme.

« Tu plaisantes ? Tu crois vraiment que tu peux me jeter à la rue comme un chien ? Nous sommes mariés sous le régime de la communauté de biens, mon cher ! Cette maison est autant à moi qu’à toi ! Tu as levé la main sur moi ! C’est moi qui vais appeler la police ! Je vais te ruiner, Julien ! Je vais prendre la moitié de ton entreprise, cette maison, et tu finiras sur la paille avec ta paysanne de mère ! »

Elle s’approcha d’un pas conquérant, le menton levé, croyant sans doute que la menace financière ferait plier son époux comme elle l’avait souvent fait par le passé. Pendant deux ans, Julien avait cédé à ses caprices, à ses demandes d’argent incessantes pour des sacs de créateurs, des voyages dispendieux et des rénovations fastueuses, tout cela pour acheter une paix illusoire au sein de leur foyer. Il avait fermé les yeux sur les remarques désobligeantes, sur les soupirs d’exaspération dès que sa mère entrait dans le salon, sur l’isolement progressif auquel Vanessa contraignait la vieille femme. Mais cette époque était révolue.

Julien sortit son téléphone de sa poche intérieure. Il composa trois chiffres et enclencha le haut-parleur. La tonalité retentit dans le silence lourd de la pièce.

« Commissariat central, j’écoute, résonna une voix métallique. »

Vanessa se figea. Le rictus sur ses lèvres s’effaça instantanément, laissant place à une pâleur livide sous son maquillage poudré.

« Bonsoir, dit Julien en fixant sa femme droit dans les yeux. Je m’appelle Julien Mercier. Je me trouve au 14 rue des Acacias. Je souhaite signaler une agression physique violente à domicile contre une personne âgée et dépendante. La victime a soixante-douze ans. »

« Non ! Arrête ! Raccroche ! » hurla Vanessa en bondissant vers lui pour tenter de lui arracher l’appareil des mains.

Julien esquiva son geste avec une froideur glaciale, recula d’un pas et posa sa main à plat sur la poitrine de la jeune femme pour la repousser fermement, sans violence mais avec une autorité absolue.

« Julien, s’il te plaît ! » supplia-t-elle soudain, voyant que l’agent à l’autre bout du fil demandait des précisions et annonçait l’envoi immédiat d’une patrouille. « Je pars ! Je pars tout de suite ! Ne fais pas ça ! »