Julien n’a pas bougé.

Je l’ai vu regarder la porte, puis mon sac, puis les six documents étalés devant lui. Son visage n’avait plus rien de celui de l’homme qui, quelques minutes plus tôt, me donnait des ordres comme si j’étais une intruse dans ma propre vie.

— Qui est là ? a-t-il demandé.

Je n’ai pas répondu.

Geneviève s’est redressée.

— Camille, qu’est-ce que tu as fait ?

J’ai regardé l’horloge au-dessus de la porte.

Il restait moins d’une minute sur les dix qu’il m’avait accordées.

— Tu voulais que je parte, ai-je dit. J’ai simplement choisi de régler certaines choses avant.

Julien a attrapé le rapport comptable.

Ses doigts tremblaient.

— C’est du délire. Tu ne peux pas me retirer de l’entreprise comme ça.

— Je ne viens pas de le faire, Julien. La procédure a commencé mardi.

Son regard s’est figé.

La sonnette a retenti une troisième fois.

Je suis allée ouvrir.

Derrière la porte se tenaient Maître Élodie Lemaire, mon avocate, et un commissaire de justice qu’elle m’avait présenté deux jours plus tôt.

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Élodie a regardé mes cheveux encore mouillés, mon chemisier couvert de soupe, puis Julien.

— Camille ?

— Ça va.

Julien nous a rejoints dans l’entrée.

— C’est quoi, cette mise en scène ?

Élodie a répondu calmement :

— Monsieur Morel, plusieurs documents doivent vous être remis officiellement.

Le commissaire de justice lui a demandé de confirmer son identité.

Julien a arraché l’enveloppe qu’on lui tendait.

— Une mise en demeure ?

— Entre autres, a répondu Élodie.

Geneviève nous avait rejoints.

— Julien, qu’est-ce que ça veut dire ?

— Rien. Elle essaie de me faire peur.

Puis il s’est tourné vers moi.

— C’est ça ? Tu veux me faire peur ?

— Non. J’ai eu peur pendant assez longtemps pour nous deux.

Il a ouvert l’enveloppe.

À l’intérieur se trouvaient les notifications liées aux mesures prises par l’entreprise : retrait de ses accès informatiques, suspension de ses pouvoirs de validation financière et convocation dans le cadre de la procédure visant à mettre fin à ses fonctions.

Son visage est devenu rouge.

— Tu as bloqué mes accès ?

— Oui.

— Tu n’avais pas le droit.

Élodie a répondu :

— Les mesures ont été prises après consultation des conseils de la société et sur la base d’éléments documentés. Vous pourrez répondre dans le cadre prévu.

Julien s’est tourné vers moi.

— Tu as fouillé dans mes comptes ?

Cette phrase a tout changé.

Il n’avait pas demandé :

— De quels virements parles-tu ?

Il avait demandé si j’avais fouillé.

Geneviève l’a compris aussi.

— Quels comptes, Julien ?

Il a serré la mâchoire.

— Maman, tais-toi.

Je suis retournée dans la salle à manger.

Toute la famille nous regardait.

J’ai pris le rapport comptable.

— Le 4 février : 28 000 euros. Le 17 mars : 41 500. Le 9 mai : 19 700. Puis d’autres montants. Au total, 184 000 euros sortis de comptes liés à mon entreprise vers des comptes et des prestataires que tu contrôlais ou que tu avais fait ajouter au système.

Julien a secoué la tête.

— C’étaient des dépenses professionnelles.

— Alors explique-moi pourquoi 63 000 euros ont payé la cuisine, la salle de bains et le parquet de l’appartement de ta mère.

Geneviève a blêmi.

— Pardon ?

Je me suis tournée vers elle.

— Atelier Saint-Clair. Ça vous dit quelque chose ?

Son silence a suffi.

— Camille, Julien m’avait dit que c’était son argent.

— Son argent ?

— Une prime. Des bénéfices. Je ne sais pas. Il disait qu’il avait enfin été récompensé pour tout ce qu’il faisait dans ton entreprise.

Julien a frappé la table du plat de la main.

— Arrêtez !

Personne n’a bougé.

Et là, Geneviève a commis l’erreur qui a fait tomber la dernière pièce.

Elle a regardé son fils et a lâché :

— Tu m’avais pourtant dit qu’elle ne verrait rien avant la fin de l’année.

Le silence est devenu glacial.

Julien a fermé les yeux.

Geneviève a compris trop tard.

— Je… ce n’est pas ce que je voulais dire.

Je l’ai fixée.

— Qu’est-ce que tu pensais que je ne verrais pas ?

— Camille, je ne connais rien à vos affaires.

— Mais tu savais qu’il y avait quelque chose à cacher.

— Il m’avait dit que c’était temporaire.

Julien l’a coupée :

— Maman, ferme-la !

Dans sa voix, j’ai entendu de la peur.

Pas de la colère.

De la peur.

Je me suis tournée vers Élodie.

Elle m’a tendu la copie d’un échange de courriels découvert la veille.

Julien avait utilisé son adresse professionnelle pour envoyer à sa mère plusieurs factures liées aux travaux.

Geneviève avait répondu :

« Tu es sûr que Camille ne peut pas remonter jusqu’à moi ? »

Et lui :

« Pas si tu ne parles pas. Tout passera dans les charges avant qu’elle regarde les comptes de près. »

J’ai posé la feuille devant elle.

Elle n’a pas osé la toucher.

— Tu savais.

Ses lèvres ont tremblé.

— Je croyais que c’était entre vous.

J’ai eu un rire bref.

— Non. Tu croyais surtout que je ne le saurais jamais.

Julien a changé de ton.

Il s’est assis et a repris cette voix raisonnable qu’il utilisait chaque fois qu’il voulait me faire douter de moi.

— Camille, écoute-moi. J’ai déplacé de l’argent, oui, mais je comptais le remettre. La société avait de la trésorerie.

— Tu as utilisé ma signature électronique.

— Pour gagner du temps.

— Sans mon accord.

— Parce que tu refuses toujours tout dès qu’il s’agit de ma famille.

Même là, il avait réussi à transformer son choix en faute de ma part.

— Donc tu as pris l’argent parce que je t’aurais dit non ?

— Je savais que tu ne comprendrais pas.