— Monsieur Morel, Madame Morel… nous allons avoir besoin que vous nous expliquiez plusieurs opérations effectuées au nom de Claire Delmas.
Personne n’a bougé.
Même le serveur qui venait de commencer à ramasser les morceaux du saladier est resté figé.
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Julien s’est levé si vite que sa chaise a raclé le parquet.
— Je ne comprends pas.
L’un des enquêteurs a sorti un dossier sombre de sa sacoche.
— Je pense que si.
Monique avait toujours sa coupe à la main.
Elle ne tremblait plus.
Son visage s’était durci.
— Vous ne pouvez pas débarquer comme ça dans un restaurant privé, a-t-elle lancé. Nous sommes au milieu d’un dîner familial.
L’enquêteur l’a regardée sans émotion.
— Justement, madame. Nous préférons que personne ne quitte la pièce pour l’instant.
J’ai senti tous les regards se tourner vers moi.
Julien aussi.
Il n’avait plus rien du mari qui riait quelques minutes plus tôt.
— Claire…
Je n’ai pas répondu.
Il a fait un pas vers moi.
— Tu savais qu’ils allaient venir ?
Je me suis essuyé une dernière fois la joue avec ma serviette.
— Oui.
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Son visage s’est vidé.
— Depuis quand ?
— Assez longtemps.
Il a ouvert la bouche, puis l’a refermée.
À côté de lui, Monique a compris avant même qu’on lui explique.
Je l’ai vu dans ses yeux.
Elle m’a regardée comme si je venais de commettre une trahison.
C’était presque fascinant.
Ils avaient falsifié ma signature.
Engagé la maison de mon père.
Utilisé mon nom.
Mais dans son esprit, celle qui trahissait la famille, c’était moi.
— C’est toi qui les as appelés ? a-t-elle demandé.
— J’ai transmis des documents.
— Quels documents ?
J’ai regardé Julien.
— Ceux que vous aviez oubliés sur sa tablette.
Le silence est devenu lourd.
Julien a blêmi.
— Tu as fouillé dans mes affaires ?
Cette fois, je n’ai pas pu m’empêcher de rire.
Un petit rire sans joie.
— Sérieusement ?
L’un des investisseurs, assis au bout de la table, a posé son verre.
— Julien… qu’est-ce qui se passe ?
Julien a levé les mains.
— Rien. C’est un malentendu conjugal qui prend des proportions absurdes.
L’enquêteur a ouvert le dossier.
— Monsieur Morel, les virements effectués vers MJM Patrimoine ne ressemblent pas beaucoup à un malentendu conjugal.
La femme assise près de l’investisseur s’est redressée.
— MJM Patrimoine ?
Monique a tourné les yeux vers elle.
Trop vite.
La femme l’a remarqué.
— Qu’est-ce que c’est ?
Personne n’a répondu.
L’enquêteur l’a fait à leur place.
— Une société administrée par Madame Monique Morel.
La salle a changé d’atmosphère.
Jusqu’à cet instant, certains pensaient encore assister à une dispute familiale embarrassante.
À partir de là, tout le monde a compris que quelque chose de beaucoup plus grave se jouait.
L’investisseur s’est tourné vers Julien.
— Tu m’as dit que les fonds étaient bloqués sur un compte opérationnel pour le développement d’Asteria.
Julien a serré la mâchoire.
— Ils le sont.
— Alors pourquoi une partie se retrouve dans la société de ta mère ?
— C’est plus compliqué que ça.
Monique a posé brutalement sa coupe.
— Vous n’avez aucune idée de la façon dont une entreprise fonctionne.
L’enquêteur a tiré une première feuille du dossier.
— Voilà justement pourquoi nous aimerions que vous nous expliquiez plusieurs factures émises par MJM Patrimoine pour des prestations que nous n’avons pas réussi à identifier.
Monique a pâli.
— Je ne suis pas comptable.
— Mais vous êtes gérante.
Elle n’a rien répondu.
Je regardais la scène comme si j’étais à l’extérieur de mon propre corps.
Pendant des mois, j’avais douté de moi.
Julien m’avait répété que je devenais méfiante.
Que je voyais des problèmes partout.
Que je ne comprenais rien aux finances.
Que le stress du travail me rendait « obsessionnelle ».
Et maintenant, devant moi, chaque phrase que j’avais entendue depuis des mois se désagrégeait.
L’enquêteur a posé une deuxième feuille.
— Et ceci concerne la maison située à Suresnes.
Mon cœur a accéléré.
Julien m’a regardée.
Puis il a regardé le document.
— Ça n’a rien à voir avec les investisseurs.
— Ça a à voir avec Madame Delmas.
Il a fait glisser la feuille vers moi.
Je connaissais déjà le document.
Mais le revoir m’a fait plus mal que je ne l’aurais cru.
Mon nom était en haut.
Mon adresse.
Ma date de naissance.
Et en bas…
une signature censée être la mienne.
— Madame Delmas, vous confirmez ne pas avoir signé ce document ?
— Je le confirme.
Julien a immédiatement parlé.
— Elle oublie peut-être. Il y avait beaucoup de papiers à signer à cette période.
Je l’ai regardé.
Pendant une seconde, je n’ai même pas réussi à respirer.
— Tu vas vraiment dire ça ?
— Je dis simplement qu’on a signé beaucoup de choses ensemble.
— Julien, cette signature n’est pas la mienne.
— Tu ne peux pas en être certaine.
L’un des enquêteurs a sorti une autre feuille.
— Nous avons déjà plusieurs signatures authentiques de Madame Delmas. Les différences sont suffisamment importantes pour justifier une expertise.
Monique s’est tournée vers son fils.
— Tu m’avais dit qu’elle avait signé.
Là, quelque chose s’est brisé.
Pas chez moi.
Chez Julien.
Son visage a changé.
— Maman, tais-toi.
Elle s’est figée.
— Quoi ?
— Tais-toi.
— Mais tu m’avais dit…
— Ferme-la !
Le cri a résonné dans toute la pièce.
Tous les investisseurs se sont regardés.
Et moi, j’ai compris.
Ce n’était pas Monique qui avait falsifié ma signature.
Pas directement.
Elle savait qu’on utilisait ma maison.
Elle connaissait l’existence du montage.
Mais celui qui avait signé à ma place…
c’était probablement mon mari.
Je l’ai regardé.
— C’était toi ?
Il m’a évitée.
— Julien.
Il a serré les dents.
— Je voulais protéger l’entreprise.