L’homme qui venait de parler entra enfin dans la lumière.

Et Claire lâcha sa coupe.

Elle se brisa sur le sol dans un bruit sec.

Personne ne bougea.

L’homme devait avoir un peu plus de soixante ans.

Cheveux gris.

Costume sombre.

Aucune expression spectaculaire.

Mais dès qu’il apparut, Marc Delmas recula d’un pas.

C’est là que j’ai compris qu’il avait reconnu la clé bien avant de reconnaître l’homme.

« Monsieur Moreau… »

La voix de Marc avait changé.

Plus basse.

Presque prudente.

L’homme me regarda.

« Élise. »

Je sentis mon estomac se nouer.

« Bonsoir, papa. »

Claire tourna lentement la tête vers moi.

« Papa ? »

Son visage avait perdu toute couleur.

Mon père, Antoine Moreau, avança vers moi sans répondre à personne.

Il s’arrêta devant ma robe mouillée.

Puis il regarda Marc.

« Qui lui a fait ça ? »

Personne ne répondit.

Claire ouvrit la bouche.

Puis la referma.

Je posai une main sur le bras de mon père.

« Ce n’est pas pour ça que je t’ai demandé de venir. »

Ses yeux revinrent vers moi.

« Tu m’as demandé de venir parce que Marc a reconnu la clé. »

Ce n’était pas une question.

Je hochai la tête.

Claire nous regardait comme si nous parlions une langue étrangère.

« Quelle clé ? »

Mon père observa la petite clé en métal sombre toujours posée sur la table.

Puis il soupira.

« Celle de la bibliothèque privée. »

Claire fronça les sourcils.

« Et alors ? »

Marc ferma les yeux un instant.

Ce geste, minuscule, me donna la réponse avant même qu’il parle.

La bibliothèque privée n’était pas une simple pièce.

Elle se trouvait derrière une porte ancienne, au fond d’un couloir réservé de la villa.

Très peu de personnes avaient le droit d’y entrer.

Mon grand-père y conservait autrefois des documents familiaux, des actes de propriété, des archives, des contrats.

Après sa mort, la pièce avait été fermée.

Officiellement, personne ne l’utilisait plus.

Officieusement…

C’était justement ce que j’étais venue vérifier.

Claire croisa les bras.

« Je ne comprends toujours pas pourquoi cette clé serait si importante. »

Je la regardai.

« Parce qu’elle ne devrait pas être ici. »

« Comment ça ? »

Je pris la clé entre mes doigts.

« Elle était censée être enfermée dans un coffre à Paris. »

Marc releva la tête.

Mon père ne le quittait plus des yeux.

Je continuai.

« Pourtant, il y a trois semaines, quelqu’un m’a envoyé une photo de cette clé posée sur le bureau de Marc. »

Claire tourna brusquement la tête vers lui.

« Quoi ? »

Marc pâlit.

« C’est faux. »

« Non. »

Je sortis mon téléphone.

J’avais gardé la photo.

On y voyait clairement le bureau de Marc.

La clé.

Et, dans un coin de l’image, une partie d’un dossier bleu.

Je zoomai.

Un logo apparaissait.

Beaumont Réceptions.

Claire fixa l’écran.

Puis elle me regarda.

« C’est l’entreprise de mon frère. »

Cette fois, ce fut mon tour de me taire.

Je savais que Claire portait le nom Beaumont.

Mais je ne savais pas encore que l’entreprise apparaissant sur la photo appartenait à son frère.

Mon père se tourna vers elle.

« Votre frère s’appelle Julien Beaumont ? »

« Oui. »

Elle eut l’air soudain méfiante.

« Pourquoi ? »

Mon père regarda Marc.

« Vous voulez lui répondre ? »

Marc serra la mâchoire.

« Il n’y a rien à répondre. »

Je sentis quelque chose se tendre en moi.

Depuis le début de la soirée, Marc avait fait exactement la même chose.

Minimiser.

Éviter.

Déplacer le problème.

D’abord quand Claire avait versé son verre sur moi.

Puis devant la clé.

Maintenant devant les documents.

« Alors je vais répondre à votre place. »

Je pris une grande inspiration.

« Depuis six mois, plusieurs fournisseurs historiques de la villa ont été remplacés. »

Claire me regardait fixement.

« Traiteur. Sécurité. Fleurs. Transport. Personnel temporaire. »

Je comptais presque malgré moi.

« À chaque fois, les nouveaux contrats coûtaient plus cher. »

Marc intervint.

« C’est normal, les prix ont augmenté. »

« Pas de 40 à 70 %. »

Il ne répondit pas.

Mon père croisa les bras.

Je continuai.

« J’ai demandé les justificatifs. On m’a envoyé des dossiers incomplets. Des factures sans détail. Des avenants signés après la date de début des prestations. »

Claire fronça les sourcils.

« Quel rapport avec mon frère ? »

Je tournai l’écran de mon téléphone vers elle.

« Beaumont Réceptions a récupéré trois contrats ici en cinq mois. »

Elle recula légèrement.

« Non. Julien travaille avec des dizaines de propriétés. »

« Peut-être. Mais ici, les montants sont presque deux fois supérieurs aux anciens contrats. »

Elle secoua la tête.

« Vous insinuez quoi ? »

« Rien. »

Je gardai les yeux sur elle.

« Je cherche à comprendre. »

Marc fit un pas vers nous.

« Ça suffit. Ce sont des informations internes. »

Mon père se retourna.

« Vous oubliez à qui appartient cette maison. »

Marc se figea.

Claire également.

Je voyais la question dans ses yeux.

Elle ne savait toujours pas exactement qui j’étais.

Elle connaissait maintenant mon père.

Mais pas le reste.

Mon père regarda autour de lui.

La villa.

La terrasse.

Les invités qui, malgré leur discrétion soudaine, n’avaient clairement aucune intention de partir avant de comprendre.

Puis il dit :

« Cette propriété appartient à la société patrimoniale Moreau depuis trente-deux ans. »

Claire me regarda.

Je vis le moment précis où elle comprit.

Ses lèvres s’entrouvrirent.

« Vous êtes… »

« La fille du propriétaire ? »

Je secouai la tête.

« Pas exactement. »

Mon père me laissa parler.

« Depuis la mort de mon grand-père, je détiens 35 % de la société familiale. »

Claire ne disait plus rien.

« Mon père en détient 40 %. Le reste est réparti entre une holding familiale et deux fondations. »