— Isabelle… Éloignez-vous de Camille. Tout de suite. Et surtout, ne lui dites pas ce que vous avez découvert.

La voix de Monsieur Delmas tremblait à l’autre bout du téléphone.

En vingt-trois ans de service dans de grandes maisons, je n’avais jamais entendu un homme parler avec une telle peur.

Pas de la colère.

Pas de l’inquiétude.

De la peur pure.

Je suis restée figée dans le couloir, le téléphone contre mon oreille.

À trois mètres de moi, Camille me regardait avec ce sourire calme que je connaissais si bien.

Son chemisier rose fuchsia brillait sous les appliques dorées.

Elle tenait toujours sa grappe de raisin.

— Alors, Isabelle ? a-t-elle demandé doucement. Mon mari vous a raconté quoi ?

Je n’ai pas répondu.

Monsieur Delmas a immédiatement compris qu’elle était devant moi.

— Isabelle, écoutez-moi. Est-ce que Léa est encore dans la salle à manger ?

— Oui, ai-je murmuré.

— Très bien. Allez vers elle dès que vous le pouvez. Les secours sont prévenus.

Camille a tendu la main.

— Donnez-moi ce téléphone.

J’ai reculé.

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— Madame, je crois que nous devrions attendre Monsieur Delmas.

Son visage a changé.

Je l’avais vue humilier le personnel, congédier une cuisinière pour une serviette mal pliée, hurler contre un jardinier parce que les roses n’avaient pas la bonne couleur.

Mais je ne l’avais jamais vue comme ça.

Ses yeux étaient devenus froids.

— Vous travaillez pour moi, Isabelle.

— Je travaille pour cette famille.

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— Et cette famille, c’est moi qui la dirige quand Laurent n’est pas là.

Elle s’est approchée.

J’ai reculé jusqu’à sentir le mur contre mon dos.

Puis une petite voix a retenti derrière nous.

— Isabelle ?

Léa se tenait à l’entrée de la salle à manger.

Ses tresses blondes étaient à moitié défaites.

Son menton était encore couvert de riz.

Elle tenait la gamelle métallique contre sa poitrine, comme si elle avait peur de la laisser tomber.

Cette image me poursuivra probablement toute ma vie.

— J’ai fini, Camille… Je peux aller dans ma chambre maintenant ?

Camille s’est retournée.

— Retourne à ta place.

J’ai senti quelque chose se briser en moi.

— Non.

Le mot était sorti avant même que je réfléchisse.

Camille a tourné lentement la tête.

— Pardon ?

Je me suis avancée vers Léa.

— Elle ne retournera pas à cette gamelle.

— Vous dépassez les bornes.

— Peut-être. Mais elle a huit ans, madame. Huit ans.

Je me suis agenouillée devant la petite.

— Donne-moi ça, ma chérie.

Léa a hésité.

Elle regardait Camille, puis moi.

— Mais elle a dit que si je ne finissais pas…

— C’est terminé, Léa.

J’ai pris doucement la gamelle.

Ses petites mains étaient glacées.

Je l’ai serrée contre moi.

Elle a commencé à pleurer.

Pas les petits sanglots étouffés que j’avais entendus derrière la porte.

Cette fois, elle pleurait de toutes ses forces.

Comme si elle avait attendu des semaines qu’un adulte lui dise enfin qu’elle avait le droit.

Camille a posé sa grappe de raisin sur la console.

— Vous allez le regretter, Isabelle.

Je l’ai regardée.

— Peut-être. Mais pas autant que si je vous avais laissée continuer.

C’est à ce moment-là que Monsieur Delmas a crié dans mon téléphone :

— Isabelle ! Qu’est-ce qui se passe ?

J’ai remis l’appareil contre mon oreille.

— J’ai Léa avec moi.

Il a soufflé.

— Merci. Maintenant, mettez-vous dans une pièce fermée, si c’est possible. J’arrive dès que je peux.

— Monsieur… Vous êtes à Bordeaux.

Un silence.

Puis il a répondu :

— Non. Je suis déjà sur la route de Saint-Cloud.

J’ai froncé les sourcils.

— Comment ça ?

— Je vous expliquerai.

Mais avant qu’il raccroche, j’ai entendu une dernière phrase.

Une phrase qui m’a empêchée de dormir pendant des semaines.

— Isabelle… Si Camille cherche une enveloppe bleue, ne la laissez surtout pas la trouver.

Puis la communication s’est coupée.

Je ne comprenais plus rien.

Une enveloppe bleue ?

Quel rapport pouvait-elle avoir avec une enfant affamée ?

Je n’avais pas le temps de me poser la question.

Camille venait de sortir son propre téléphone.

— Très bien, a-t-elle déclaré. Puisque vous voulez jouer à ça, nous allons voir qui Laurent décidera de croire.

Elle a composé un numéro.

Je l’ai entendue dire :

— Il faut venir récupérer les documents. Maintenant.

Puis elle a raccroché.

J’ai pris Léa par la main.

— Viens avec moi, ma puce.

Nous avons traversé le couloir jusqu’à ma petite chambre de service, située près de la buanderie.

J’ai fermé la porte.

J’ai installé Léa sur mon lit, lui ai donné un verre d’eau et quelques biscuits que je gardais dans un tiroir.

Elle les a regardés sans bouger.

— Je peux vraiment les manger ?

J’ai senti ma gorge se nouer.

— Bien sûr.

— Même si Camille dit non ?

Je me suis assise à côté d’elle.

— Camille n’a pas le droit de te priver de nourriture.

Elle a baissé les yeux.

— Mais elle dit que je suis méchante.

— Pourquoi dit-elle ça ?

La petite a émietté un biscuit entre ses doigts.

— Parce que papa m’aime plus qu’elle.

J’ai fermé les yeux une seconde.

— Ce n’est pas une faute d’être aimée par son papa.

Elle m’a regardée très sérieusement.

— Elle dit que si je disparais, papa sera enfin heureux avec elle.

J’ai senti mon estomac se retourner.

— Elle t’a dit ça quand ?

Léa a haussé les épaules.

— Plusieurs fois.

Puis elle a ajouté :

— Depuis que j’ai trouvé la photo.

Je me suis immobilisée.

— Quelle photo ?

Elle a regardé la porte.

— Je peux te dire un secret ?

— Oui, ma chérie.

Elle s’est rapprochée de moi.

— La dame sur la photo… Je crois que c’était ma maman.

Je connaissais très peu de choses sur la première épouse de Laurent Delmas.