Marc Delvaux resta planté sur le seuil, les mains enfoncées au fond des poches de son imperméable trop lourd pour cette saison. Ses phalanges heurtaient à intervalles réguliers le bord métallique d’un carnet à spirale noir, le seul vestige tangible de trois années de traque. Reno n’avait jamais figuré dans ses plans d’avenir. Dans l’imaginaire des Européens, le Nevada se résumait aux mirages démesurés du Strip de Las Vegas. Mais Reno était différent : plus âpre, plus fatigué, plus brutalement honnête dans sa déchéance. On n’y venait pas pour rêver d’abondance ; on y échouait quand il ne restait plus rien à perdre, pour divorcer en hâte ou pour enterrer un passé sous un pseudonyme que personne ne prenait la peine de vérifier.

Dans la pièce étroite, assis derrière un bureau de contreplaqué sombre, se tenait Christian Vogel. Ou du moins ce qu’il en restait après dix ans d’exil volontaire.

L’homme n’avait pas levé les yeux à l’entrée de Marc. Il avait le regard fixé sur un ventilateur de plafond dont les pales tordues brassaient l’air avec un cliquetis de montre brisée. Ses joues, autrefois taillées au cordeau lors des assemblées générales du consortium à Genève, s’étaient affaissées en plis grisâtres. Ses lunettes sans monture reposaient de travers sur un nez qui avait été fracturé sans doute dans une ruelle voisine puis mal ressoudé.

« Tu as laissé la porte grande ouverte, Christian, dit doucement Marc en français, sa langue natale semblant écorcher le silence américain de la pièce. N’importe qui aurait pu entrer.

— Il n’y a plus personne dehors qui s’intéresse à ce qui traîne ici, répliqua Vogel d’une voix rauque, râpée par le tabac brun et les nuits sans sommeil. Les créanciers ont jeté l’éponge en 2021. Les flics fédéraux ont fermé le dossier pour vice de procédure l’automne dernier. Quant à la famille de Laurent… ils ont fini par accepter l’assurance décès. Tu es en retard, Marc. Un retard d’une demi-décennie. »

Marc referma lentement le battant derrière lui. Le déclic du pêne dans la gâche résonna avec la netteté d’une détonation étouffée. Il refusa d’allumer la seconde lampe et s’avança vers le fauteuil recouvert d’un skaï craquelé. Il s’assit avec lenteur, sentant sous ses cuisses les ressorts fatigués.

« L’argent ne m’a jamais intéressé, reprit Marc. Ni à moi, ni à ceux qui m’ont payé mon billet pour San Francisco avant que je ne prenne le train à travers la Sierra Nevada. Ce que tu as volé dans les coffres de la fiduciaire n’existe plus de toute façon. Tu l’as injecté dans des sociétés fantômes enregistrées au Delaware qui ont disparu du registre avant même la pandémie. Ce que je veux, c’est le registre des autorisations. Celui du 14 novembre.

— Ce jour-là n’a jamais existé dans les archives », répondit Vogel en esquissant un rictus qui ne découvrit qu’une ligne de dents jaunies.

Pourtant, sous son ton détaché, ses doigts trahissaient une tension panique. La main droite de l’ancien financier serrait compulsivement un jeton de casino en céramique décolorée, un jeton de cinq dollars du Cal Neva, l’un de ces établissements décrépits où les retraités du Midwest venaient brûler leurs maigres pensions devant des rangées de bandits manchots clignotants.

Marc posa les coudes sur le bureau. La surface collait légèrement, imprégnée d’un mélange d’alcool renversé et de vernis pourri.

« Tu as laissé Laurent signer à ta place. Tu savais que la cargaison contenait des condensateurs non certifiés destinés à l’industrie militaire sous embargo. Tu savais que si la douane portuaire d’Anvers ouvrait les conteneurs, le type qui avait paraphé le manifeste maritime prendrait vingt ans fermes sans possibilité de libération conditionnelle. Tu as déjeuné avec lui au bord du lac, tu lui as parlé de ses enfants, tu as bu son vin, puis tu lui as tendu le stylographe en lui affirmant qu’il s’agissait d’un simple avenant technique pour des machines textiles destinées à Tanger. »

Vogel cessa de faire tourner son jeton. Son regard quitta le ventilateur et se posa enfin sur Marc. Une lueur fauve, presque animale, brilla sous ses paupières gonflées.

« Laurent n’était pas un enfant de chœur, Marc. Ne viens pas me jouer la symphonie des innocents sacrifiés. Il savait pertinemment d’où venait l’argent des commissions. Il conduisait une Maserati payée par des comptes à Vaduz dont il ignorait volontairement l’origine des fonds. Il aimait le cuir des sièges, il aimait les réceptions privées au Palais de justice où les magistrats lui serraient la main comme s’il incarnait l’avenir du barreau d’affaires. Il voulait la gloire sans les éclaboussures. Quand le sol a commencé à trembler, il a simplement paniqué.

— Il s’est pendu dans le garage de sa maison de campagne, Christian. Trois jours après l’arrivée des officiers de police judiciaire.

— Et tu crois que j’ai dormi depuis ? cracha Vogel, sa voix montant d’un cran, soudain aiguë. Tu crois que cette ville est une récompense ? Regarde autour de toi, bon Dieu ! Regarde ce taudis ! »

D’un geste brusque, Vogel balaya un empilement de courriers non décachetés, de factures d’électricité impayées portant des relances en rouge, et un gobelet en carton écrasé qui roula sur le tapis élimé.

« Tu penses que je vis la belle vie sous les palmiers ? Il n’y a pas de palmiers ici, Marc. Il n’y a que de la sauge séchée, du gravier concassé, des rails de chemin de fer où passent des trains de marchandises longs de trois kilomètres dont le sifflet te déchire le crâne à trois heures du matin, et des ivrognes qui te demandent cinquante cents au coin de Virginia Street. J’ai tout laissé là-bas. Mes enfants ne me parlent plus. Ma femme a obtenu l’annulation du mariage et a changé de nom de jeune fille pour protéger ce qui lui restait de dignité. Je ne suis pas riche. Je suis une ombre qui attend que mon cœur cesse de pomper ce sang pourri.