L’air marin, chargé d’embruns et d’une odeur de varech amer, s’engouffrait par la double porte entrouverte sur la baie de Saint-Malo. Le manoir des Tertres, dressé contre les bourrasques depuis deux siècles, avait abrité les triomphes et les faillites de notre lignée. Mais en cet instant précis, il ne semblait plus être qu’un tombeau d’orgueil.
— Tu m’as frappée… murmura Juliette dans un souffle étranglé, sa voix tremblante de fureur contenue. Espèce de folle… Pierre, tu vas la laisser me frapper sous mon propre toit ? Fais-la sortir ! Appelle les gendarmes, jette ses nippes sur la grève ! Qu’elle aille crever dans un hospice !
Pierre eut un tressaillement, mais il ne bougea pas d’un pouce. Trente ans de mariage avec Henri m’avaient appris à lire les faiblesses des hommes. Henri avait l’autorité farouche des vieux armateurs malouins, mais notre fils n’avait hérité que de son nom, pas de son cran. Il avait toujours été une girouette, tournant au gré du vent le plus violent. Et depuis cinq ans, le vent portait le parfum capiteux et le venin sucré de Juliette de Montalembert, une fille de petite noblesse ruinée qui cherchait désespérément à redorer son blason sur la côte d’Émeraude.
Je ne tremblais pas. Une étrange sérénité m’avait envahie au moment même où ma paume avait claqué contre cette pommette arrogante. J’ajustai le col de mon manteau de drap noir et ramassai sans hâte mon sac de cuir usé, posé sur la console de l’antichambre. De la poche intérieure, je tirai une enveloppe kraft épaisse, scellée à la cire rouge par l’étude de Maître Kermadec.
— Vous parlez de « votre » toit, Juliette, dis-je d’une voix sourde, parfaitement maîtrisée, qui coupa court à ses hystéries. Mais ce toit ne protège rien d’autre que des décombres. Et toi, Pierre… tu n’as pas même le courage d’exiger le départ de ta mère les yeux dans les yeux. Tu laisses aboyer ta chienne de garde.
— Maman, tais-toi… bredouilla Pierre, blêmissant. Tu ne comprends pas. Les temps ont changé. Les affaires à Rennes coûtent cher, mes associés attendent des garanties. Ce manoir a besoin d’un nouveau souffle, de réceptions, d’une vie moderne… Tu vis dans le passé. Tu n’as plus les moyens d’entretenir ces cinq cents mètres carrés de vieilles pierres. Sois raisonnable. Nous t’avons réservé un appartement deux-pièces très convenable près de la gare de Dol-de-Bretagne. C’est pour ton bien.
— Pour mon bien ? répétai-je avec un rire sans joie. Tu me chasses de la maison où tu es né, six jours seulement après avoir jeté la dernière pelletée de terre sur le cercueil de ton père. Vous vous êtes précipités ici dès le lendemain de la messe, fouillant les tiroirs du bureau, estimant les toiles de maître, mesurant les salons pour vos futurs cocktails. Vous aviez hâte que le vieux meure, n’est-ce pas ? Vous attendiez l’héritage comme des corbeaux sur une carcasse.
Juliette esquissa un sourire narquois, retrouvant son aplomb venimeux :
— Henri était un homme du siècle dernier, avare et rétrograde. Il s’asseyait sur une fortune sans savoir en profiter. Mais la justice successorale est claire : Pierre est le seul descendant direct. La maison lui revient de droit. Alors gardez vos grands airs d’héroïne de tragédie, Éléonore. Prenez cette valise, ou je la balance par-dessus le parapet directement dans les vagues.
Je fis deux pas en avant. Juliette recula instinctivement, craignant un second châtiment, mais je ne levai pas la main. Je me contentai de déplier la liasse de feuilles timbrées extraite de l’enveloppe.
— Lis, Pierre, dis-je en lui tendant le document. Ne laisse pas ta femme te dicter son ignorance. Regarde le paraphe de Maître Kermadec. Regarde la date d’enregistrement.
Pierre hésita, puis descendit les trois marches restantes comme un somnambule. Ses doigts s’emparèrent des feuillets. Ses yeux balayèrent les premières lignes : l’inventaire des actifs, les titres de propriété du manoir, les comptes courants… puis soudain, son regard se figea. Sa bouche s’ouvrit sans qu’aucun son n’en sorte. Le sang déserta ses joues avec une rapidité foudroyante.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? qu’y a-t-il, Pierre ? demanda Juliette, impatiente, s’approchant pour jeter un coup d’œil par-dessus son épaule. C’est quoi ces chiffres ?
— La vérité, répondis-je doucement. Votre père était un bâtisseur, Pierre, mais aussi un joueur d’une fierté démesurée. Il y a sept ans, pour financer l’extension de ses chantiers navals à Saint-Nazaire et spéculer sur le fret maritime asiatique, il a tout hypothéqué. Absolument tout. Ce manoir, les terres de Cancale, nos appartements parisiens, jusqu’à notre dernière action dans la flotte de pêche.
Juliette arracha violemment la feuille des mains de son mari :
— C’est faux ! Une manœuvre ! Vous avez falsifié ces papiers avec ce vieux notaire gâteux ! Henri possédait des millions ! Vous me mentez !
— Regarde le sceau du tribunal de commerce, ma fille, murmurai-je avec un mépris glacé. Regarde les sommations de payer de la Société Générale et du Crédit Maritime. Ton beau-père est mort au bord de la banqueroute frauduleuse. Il a tenu à bout de bras un château de cartes grâce à des cavaleries bancaires que lui seul pouvait orchestrer. La dette consolidée s’élève à quatre millions huit cent mille euros. Avec les intérêts de retard et les pénalités fiscales, nous dépassons les six millions.
Le silence qui s’abattit sur la pièce fut plus lourd que le ciel de plomb au-dessus de la Manche. Juliette tenait le papier comme s’il s’agissait d’un fer rouge. Ses mains tremblaient de manière incontrôlable.
— Six… six millions ? souffla Pierre, la voix brisée, s’appuyant contre la rampe d’escalier pour ne pas s’effondrer. Mais… le manoir en vaut au moins trois !
— Deux et demi sur le marché actuel, rectifiai-je calmement. Les toitures fuient, la mérule ronge la charpente de l’aile est, et la digue de soutènement menace de céder au prochain gros coefficient de marée. Même vendu aux enchères demain matin par les créanciers, ce tas de pierres ne couvrira pas la moitié du gouffre.