— Est-ce que je peux t’embrasser ?
Juliette acquiesça.
Il l’entoura doucement de ses bras.
Puis il regarda le bébé.
— Alors voici Louise.
Sa voix se brisa.
À l’étage, Juliette découvrit son ancienne chambre parfaitement entretenue.
La pièce voisine avait été transformée en chambre de bébé.
Un berceau blanc, une table à langer, des vêtements soigneusement pliés et un fauteuil confortable y avaient été installés.
Sur une étagère reposait une photographie de sa mère, décédée lorsqu’elle avait 17 ans.
Juliette se tourna vers son père.
— Depuis quand prépares-tu tout cela ?
— Depuis que ta tante m’a appris ta grossesse.
— Pourquoi ne m’as-tu jamais appelée ?
Marcel baissa les yeux.
— Parce que la dernière fois, tu m’as demandé de respecter ton silence.
Juliette sentit son cœur se serrer.
Pendant ce temps, Antoine découvrait enfin l’identité véritable de son beau-père.
Sa sœur venait de rechercher Marcel Beaumont sur Internet.
Fondateur de Beaumont Transports et Logistique, propriétaire de plusieurs plateformes régionales, il avait cédé la direction de son groupe après des décennies d’activité.
Sa fortune était considérable.
Geneviève fixait les informations avec incrédulité.
— Juliette nous a caché tout ça ?
Antoine ne répondit pas.
Mais sa mère prononça une phrase qui révéla immédiatement sa pensée :
— Si nous avions su qui était son père, nous aurions organisé les choses autrement.
À cet instant, Antoine comprit que le problème dépassait largement le dîner.
Et, dans la maison familiale, Marcel venait de dire à Juliette quelque chose qu’elle attendait depuis 19 ans :
— Je n’ai pas seulement perdu ta mère. J’ai aussi laissé notre chagrin me faire perdre ma fille.
PARTIE 3:
Juliette resta immobile devant son père.
Pendant des années, elle avait imaginé entendre ces mots.
Mais maintenant qu’il les prononçait, elle ne savait plus quoi répondre.
Marcel s’assit près de la fenêtre, les mains posées sur ses genoux.
— Quand ta mère est tombée malade, je pensais pouvoir continuer à tout gérer. L’entreprise, les employés, les rendez-vous médicaux… Je croyais qu’en travaillant davantage, je protégeais notre famille.
Juliette regarda la photographie de sa mère.
Claire Beaumont avait été institutrice avant de consacrer les dernières années de sa vie à sa fille et à son jardin.
Elle riait facilement, collectionnait les livres anciens et préparait toujours des crêpes le dimanche.
Lorsque sa maladie s’était aggravée, Marcel avait multiplié les déplacements professionnels.
Il promettait de rentrer plus tôt.
Souvent, il arrivait après le dîner.
Le jour où Claire était décédée, il participait à une réunion à Bruxelles.
Juliette avait attendu son retour dans le couloir de l’hôpital.
Elle avait 17 ans.
Elle ne lui avait jamais pardonné cette absence.
— Je me souviens de ta valise, murmura-t-elle. Tu es entré dans la chambre avec ton manteau et ton ordinateur. Tu m’as demandé où étaient les médecins.
Marcel baissa la tête.
— Je sais.
— J’avais besoin de toi, papa.
— Et je n’étais pas là.
Il essuya ses yeux.
Après les obsèques, Marcel s’était réfugié davantage dans son travail.
Il offrait des cadeaux coûteux à sa fille, mais manquait ses spectacles scolaires et ses anniversaires.
Juliette avait finalement quitté la maison pour devenir professeure des écoles.
Elle voulait une existence différente de celle de son père.
Lorsqu’elle avait rencontré Antoine, elle avait apprécié sa simplicité apparente.
Il ne connaissait ni le nom du groupe Beaumont ni son histoire.
Elle lui avait seulement parlé d’un père qui avait travaillé dans le transport.
Elle n’avait pas menti.
Elle avait choisi de ne pas exposer une fortune qu’elle ne considérait pas comme la sienne.
— Je pensais que tu voulais décider de toute ma vie, dit-elle.
Marcel secoua la tête.
— J’ai essayé de te retenir avec des choses matérielles parce que je ne savais pas comment te demander pardon.
Il désigna la chambre de Louise.
— Cette fois, je ne voulais pas te forcer à revenir. Je voulais seulement être prêt si tu avais besoin de moi.
Juliette regarda le berceau.
Son père avait pensé aux couches, aux couvertures et même à la veilleuse.
Mais il n’avait pas essayé de lui imposer sa présence.
C’était peut-être la première fois qu’il comprenait vraiment ce dont elle avait besoin.
Louise remua dans ses bras.
Marcel se pencha légèrement.
— Est-ce que je peux la prendre ?
Juliette hésita, puis lui confia doucement sa fille.
Il la soutint avec précaution.
Le petit visage de Louise se détendit contre sa poitrine.
Marcel sourit.
— Bonjour, ma petite. Je suis ton grand-père.
Ses yeux se remplirent de larmes.
— J’ai raté beaucoup de choses avec ta maman. J’espère pouvoir être présent pour toi.
Juliette détourna le regard.
Elle venait de découvrir un homme qu’elle connaissait à peine.
Non pas le dirigeant capable de négocier des contrats importants.
Mais un père vieillissant, conscient des années perdues.
Le lendemain matin, elle reçut 23 messages d’Antoine.
Les premiers exprimaient son inquiétude.
Les suivants lui reprochaient d’être partie sans son accord.
Puis son ton avait brusquement changé.
« Pourquoi ne m’as-tu jamais dit que ton père possédait Beaumont Transports ? »
Juliette relut cette question.
Pas une seule fois, durant cette longue série de messages, Antoine ne lui avait demandé comment elle récupérait de son accouchement.
Il voulait comprendre pourquoi elle lui avait caché sa fortune familiale.
Marcel entra avec un plateau de petit-déjeuner.
— Tu as réussi à dormir ?
— Un peu. Louise s’est réveillée plusieurs fois.
— Étienne peut aller chercher ce qui te manque à la pharmacie.
Juliette sourit.
— Papa, je sais m’occuper de ma fille.
— Je sais. Je voudrais simplement te faciliter les choses.
Il posa le plateau et s’éloigna.
Cette manière de proposer sans imposer lui fit du bien.
Elle avait presque oublié ce que signifiait recevoir de l’aide sans devoir ensuite la payer par de la reconnaissance ou de l’obéissance.
Dans l’après-midi, une sage-femme assura le suivi postnatal de Juliette et de Louise.
Elle prit le temps d’écouter la jeune mère, de vérifier sa récupération et de discuter de son sommeil.