J’avais mon téléphone collé à l’oreille, attendant que ma mère daigne décrocher. Il fallut quatre sonneries avant qu’une clameur festive ne jaillisse de l’écouteur : des rires cristallins, le tintement de flûtes à champagne et une musique d’ambiance lounge soigneusement choisie.
« Heather ? » La voix d’Eleanor était tranchante, empesée d’une impatience non dissimulée. « J’espère que tu as une excellente raison de m’appeler sur mon portable personnel pendant l’arrivée du traiteur. Les amuse-bouches au saumon sauvage viennent d’arriver et ta sœur est au bord des larmes parce que tu n’es toujours pas là pour coordonner les photos. »
« Maman, écoute-moi, » dis-je d’une voix que je m’efforçais de stabiliser. « Je suis aux urgences de St. Jude. Sophie est très malade. Les médecins suspectent une appendicite aiguë avec un risque de perforation. Elle a une fièvre de cheval et ils l’emmènent pour un scanner abdominal d’urgence. Je ne pourrai pas venir à la baby shower. »
Un silence glacé s’installa à l’autre bout du fil, contrastant violemment avec les éclats de voix en arrière-plan. Puis, ma mère poussa un long soupir théâtral, celui qu’elle réservait aux domestiques incompétents ou aux vendeuses trop lentes.
« Vraiment, Heather ? Une crise d’appendicite ? Tu ne pouvais pas trouver quelque chose de plus cliché ? Sophie a dix ans, elle a simplement mangé trop de gâteaux hier soir ou elle veut attirer l’attention. Tout comme sa mère, d’ailleurs. »
« Quoi ? Maman, elle vomit de la bile et ne peut plus marcher ! »
« Ne sois pas si dramatique ! » siffla-t-elle, baissant la voix pour ne pas être entendue des invités mais y distillant un venin pur. « C’est le jour de Chloé. Son premier enfant, une bénédiction après tant d’attente. Nous avons dépensé douze mille dollars pour cette réception dans le domaine des Saules. Tu avais promis d’apporter le gâteau personnalisé et de gérer la sono. Donne-lui un sachet de paracétamol, appelle une baby-sitter et sois ici dans quarante-cinq minutes. Si tu gâches ce jour pour ta sœur avec tes crises d’hystérie habituelles, je te garantis que ton père ne te le pardonnera jamais. »
« Je ne laisserai pas ma fille seule à l’hôpital ! » hurlai-je presque, attirant le regard inquiet d’un interne.
« Alors tu as fait ton choix, » trancha Eleanor avec une sécheresse chirurgicale. « Tu as choisi de faire honte à notre famille. Ne compte pas sur nous pour cautionner ce cirque. »
Elle raccrocha.
Je restai là, le combiné brûlant contre ma joue, les larmes brouillant ma vue. Comment une grand-mère pouvait-elle entendre la détresse de sa petite-fille et n’y voir qu’un affront protocolaire ? Mais je n’eus pas le luxe de m’apitoyer. La porte s’ouvrit à la volée et une femme en blouse bleu marine entra à grands pas. Le badge indiquait : Dr K. Vance, Chirurgie Pédiatrique. Son visage était fermé, ses mouvements précis et sans fioritures.
« Mme Miller ? Les résultats du scanner viennent de tomber. Ce n’est pas une simple inflammation. L’appendice est nécrosé et présente des micro-perforations. Il y a un épanchement péritonéal évident. Si nous n’intervenons pas dans les deux heures, votre fille risque une septicémie généralisée et un choc septique. Nous devons l’opérer immédiatement. »
Le monde se déroba sous mes pieds. La nausée me submergea, mais la phrase de Matt résonna dans mon esprit avec la force d’un phare dans la tempête : Tout ce que les médecins jugent nécessaire, tu l’autorises sans délai.
« Opérez, » dis-je sans la moindre hésitation, attrapant le stylo tendu par l’interne pour signer les consentements. « Faites tout ce qu’il faut. »
« Nous l’emmenons au bloc cinq. L’anesthésiste prépare le protocole. Vous devez attendre dans le salon de chirurgie au deuxième étage. »
Je me penchai sur Sophie, embrassant son front brûlant. « Maman est là, mon cœur. Tu vas t’endormir et quand tu te réveilleras, tout sera fini. Papa arrive bientôt. »
Ses yeux vitreux trouvèrent les miens. « Papa sera là ? » murmura-t-elle.
« Oui, mon amour. Il arrive. Je t’aime plus que l’univers tout entier. »
Le brancard disparut derrière les doubles portes battantes. Les battements métalliques des portes qui se refermaient sonnèrent comme un couperet.
Il était 18 h 40.
Les heures qui suivirent s’étirèrent dans un enfer d’attente et d’impuissance. Assise sur une chaise en skaï déchiré dans la salle d’attente déserte, je fixais l’horloge murale dont les aiguilles semblaient avancer au ralenti. J’avais tenté de joindre Matt à plusieurs reprises, mais il roulait sur une portion de route nationale en montagne où le réseau cellulaire était notoirement inexistant. Il avait pris la route, je le savais. Il traversait le crépuscule à tombeau ouvert pour nous rejoindre.
À 20 h 15, mon téléphone vibra. Un message de mon père, Richard :« Ta mère m’a raconté. Ton égoïsme n’a d’égal que ton manque de respect. Tout le gratin de la ville est ici et nous devons inventer des mensonges grotesques pour justifier ton absence. Tu as détruit la fête de Chloé. Ne remets plus les pieds chez nous tant que tu ne te seras pas excusée publiquement. »
Je ne répondis même pas. Une colère froide, métallique, commençait à supplanter la douleur. C’étaient ces mêmes personnes qui, des années auparavant, avaient exigé que je renonce à ma bourse d’études à Boston pour rester près de la maison afin d’aider Chloé à surmonter son échec scolaire. J’avais toujours été la fille pratique, celle qu’on sollicite pour réparer les pots cassés, celle dont on attend un dévouement aveugle mais à qui l’on ne pardonne aucun écart. Chloé était la porcelaine fine ; j’étais la vaisselle de cantine.
À 21 h 30, le voyant rouge au-dessus de la porte du bloc opératoire restait allumé. Une infirmière passa, son pas pressé trahissant la tension qui régnait de l’autre côté.
« Des nouvelles de Sophie Miller ? » demandai-je, la gorge sèche.
« L’intervention est plus complexe que prévu en raison de l’infection étendue, madame. L’équipe fait tout son possible. »