Renate Keller, quarante-deux ans, se tenait droite au centre de la galerie des glaces du domaine familial de Lindenthal. Sa robe vert émeraude, sculptée sur mesure dans une soie lourde et ornée de paillettes sombres, brillait sous la lueur des chandeliers de cristal comme l’armure d’une reine guerrière prête à l’assaut. Autour d’elle, les membres du clan Keller et les notables de Francfort formaient une haie de statues de velours noir et d’étoffes mordorées. Tout ce monde observait avec une curiosité vorace l’affrontement pour le trône encore tiède de Christian Keller, son frère aîné, emporté trois semaines plus tôt par une crise cardiaque foudroyante dans son bureau directorial.
En face d’elle, pâle et radieuse à la fois, Bianca se tenait immobile. Ses cheveux d’or pâle étaient relevés en un chignon strict qui dégageait un cou gracile, souligné par un collier de perles baroques. Elle avait vingt-huit ans. Elle avait été l’assistante de Christian avant de devenir sa seconde épouse au cours d’une cérémonie intime que la famille avait traitée comme un scandale absolu. Pour Renate, Bianca n’avait jamais été rien d’autre qu’une courtisane opportuniste, une aventurière sans scrupules qui s’était insinuée dans la solitude d’un homme brisé pour mettre la main sur les fonderies Keller & Fils et sur un patrimoine centenaire.
« Tout le monde ici sait parfaitement que tu n’as épousé mon frère que pour sa fortune », asséna Renate, la voix ferme, calculée pour ricocher sur chaque miroir et résonner dans chaque recoin de l’immense pièce.
L’accusation, crue, impudique devant deux cents témoins, fit palpiter la veine bleuâtre de la tempe de Bianca. Mais au lieu de baisser les yeux, un éclair métallique traversa son regard. Un sourire minuscule et désabusé étira ses lèvres peintes de carmin.
« Sa fortune ? » riposta-t-elle aussitôt. Sa voix ne trembla pas. Elle était glaciale, posée, maîtrisée avec une netteté chirurgicale qui déstabilisa les premiers rangs de l’assemblée. « C’est moi qui ai remboursé les dettes colossales que tu lui avais laissées sur les bras, Renate. C’est moi qui ai vendu mes propres parts familiales dans la société de logistique de Hambourg pour empêcher les créanciers de saisir Lindenthal pendant que tu jouais les bienfaitrices à Vienne. »
Un frisson parcourut la foule. Les têtes se tournèrent vers Renate.
L’héritière Keller eut un ricanement sarcastique, mais ses doigts se crispèrent imperceptiblement sur la pochette en cuir qu’elle tenait sous le bras. « Des mensonges cousus de fil blanc. Alors sortons les relevés bancaires, Bianca. Sortons tout. J’ai apporté l’intégralité des dossiers de tes prêts toxiques et les montages offshore que tu as fait signer à Christian pendant ses trois derniers mois de faiblesse. Tu pensais que personne ne vérifierait ? »
Renate fit un pas vers la table d’ébène sur laquelle trônait l’urne commémorative et les registres de condoléances. Elle tira d’une chemise cartonnée un épais faisceau de documents imprimés, les frappant violemment contre le bois poli.
« Regardez tous ! » lança-t-elle, s’adressant aux actionnaires et aux vieillards du conseil de famille. « Vingt-quatre millions d’euros transférés vers une société-écran enregistrée aux îles Vierges britanniques, le lendemain même de l’admission de mon frère en soins intensifs ! Signés de la main tremblante d’un homme sous morphine, avec comme unique bénéficiaire : mademoiselle Bianca Weber, prétendue épouse dévouée ! »
Le murmure devint une vague hostile. Heinrich Keller, l’oncle patriarche aux sourcils blanchis et au regard d’inquisiteur, fit claquer sa canne à pommeau d’argent sur le parquet de chêne massif.
« Qu’est-ce que cela signifie, Bianca ? » tonna le vieil homme, le visage empourpré. « Est-il vrai que les comptes de réserve ont été siphonnés avant même l’ouverture du testament ? »
Bianca ne recula pas d’un millimètre. Son regard ne quitta pas les yeux sombres de Renate. Une tristesse immense, presque compatissante, sembla soudain éclipser sa colère.
« Tu ne comprends donc vraiment rien, n’est-ce pas, Renate ? » murmura la jeune veuve, d’un ton si bas que la salle entière dut cesser de respirer pour l’entendre. « Tu as toujours cru que le monde tournait autour de tes certitudes et de ta fierté blessée d’avoir été écartée de la direction par ton père. Tu penses que ce dossier est une arme contre moi. Mais tu ne l’as même pas lu jusqu’au bout. »
« Arrête ton théâtre ! » siffla Renate. « La police financière est prévenue. Le notaire est dans cette pièce. Dès demain matin, tes droits seront révoqués et tu quitteras cette maison sans un centime. »
« Alors appelle Maître Vogel tout de suite », répliqua Bianca en désignant d’un geste calme un vieil homme sec, aux lunettes sans monture, qui se tenait en retrait près de la haute cheminée de marbre. « Fais-le approcher. Qu’il ouvre la lettre scellée que Christian lui a remise quarante-huit heures avant sa mort. Devant tout le monde. Puisque tu veux un tribunal public, Renate, ayons-le jusqu’au bout. Mais je te préviens : quand la porte s’ouvrira, personne dans cette famille ne pourra revenir en arrière. »
Renate sentit une pointe d’angoisse froide lui transpercer l’estomac. C’était un piège, songeait-elle. Un bluff désespéré d’une manipulatrice acculée. Elle avait préparé son coup pendant des semaines avec des avocats d’affaires réputés à Zurich. Les preuves étaient accablantes : l’argent avait quitté les caisses de l’entreprise au profit de comptes contrôlés par Bianca. Comment cette intruse pouvait-elle garder un tel calme ?
« Maître Vogel », ordonna Renate, sans lâcher Bianca des yeux. « Avancez. Laissons la vérité faire son office. »
L’homme de loi s’avança à pas feutrés sur le tapis persan. Ses gestes étaient d’une lenteur méthodique, exaspérante. De sa serviette en cuir usé, il sortit une enveloppe grand format, cachetée de cire rouge aux armoiries de la maison Keller. Le sceau était intact.
« Mesdames, messieurs », dit Vogel de sa voix nasillarde et sèche. « Monsieur Christian Keller m’a expressément mandaté pour décacheter cette enveloppe en présence des deux héritières directes et des membres du directoire si un litige financier venait à être publiquement soulevé au sujet de la gestion de fin de vie. Les conditions sont réunies. Je procède à l’ouverture. »