« Elle me fait dormir là où sont les pneus. »
Un frisson glacial me parcourut l’échine, éteignant net le peu d’humanité qui me restait au fond des yeux. Dans mon univers, celui des familles de la pègre où le moindre faux pas se paie d’un cercueil en chêne, on apprend très tôt à masquer ses émotions derrière un masque d’acier. On ne tremble pas. On n’hésite pas. Mais à cet instant précis, en sentant les petites phalanges glacées de Léo s’agripper convulsivement au revers de mon manteau de laine, le sol sous mes pieds parut s’effondrer.
Je portai mon regard vers le coin le plus sombre du vaste garage. Là-bas, derrière une rangée de berlines noires immaculées, s’entassaient des pneus d’hiver graisseux et des bidons d’huile usagée. Dans la pénombre, à même le ciment nu et humide, gisait une couverture élimée, imprégnée de poussière et de cambouis. Une couverture que je n’aurais même pas laissée à un chien de garde blessé.
À mes côtés, Matteo, mon fidèle lieutenant, avait déjà la main posée sur la crosse de son automatique dissimulé sous sa veste. Son regard d’ordinaire impassible brûlait d’un dégoût féroce. Les deux gardes postés à l’entrée avaient baissé la tête, conscients de leur négligence impardonnable.
Helena recula encore d’un pas, ses talons hauts claquant maladroitement sur le béton glissant. Toute son arrogance raffinée, cette morgue qu’elle arborait fièrement dans les réceptions mondaines de Boston et de New York, venait de s’évaporer. Elle n’était plus qu’un animal traqué au fond d’un couloir sans issue.
« Carmine… murmura-t-elle, la voix vacillante. Tu ne comprends pas… Léo s’est mis à pleurer la nuit. Il réveillait toute l’aile ouest. Il criait après Sofia… Je voulais seulement lui apprendre à être fort. Tu dis toujours qu’un Moretti ne pleure jamais ! »
Elle venait de prononcer le prénom de Sofia une seconde fois.
Sofia, mon épouse disparue. Celle qui avait porté cet enfant au prix de sa propre santé, avant qu’une leucémie foudroyante ne me l’arrache dix-huit mois plus tôt. Sofia ne savait que donner de la tendresse. Jamais elle n’aurait imaginé que la femme choisie ensuite par convenance familiale, pour sceller une alliance lucrative avec le clan Rossi, traiterait notre sang comme de la vermine.
Je ne répondis pas. Répondre aurait été accorder une légitimité à son mensonge.
Je resserrai mon bras gauche autour de Léo. De ma main droite, je déboutonnai mon lourd manteau en cachemire pour envelopper le corps frêle de mon garçon. Il tremblait d’un froid sourd qui venait de l’intérieur, ce genre de froid qui pénètre les os d’un orphelin quand nul ne veille sur lui. Ses joues creusées portaient les stigmates d’une faim persistante. Les os de son petit dos pointaient sous son fin chandail déchiré.
« Matteo », dis-je d’une voix sourde, presque feutrée, qui fit pourtant tressaillir les murs.
« Oui, Patron. »
« Fais monter Léo à l’étage. Fais venir le docteur Vardi immédiatement. Pas dans une heure, pas dans vingt minutes. Maintenant. Et que Maria prépare un bouillon chaud et une chambre chauffée dans mes appartements personnels. Personne d’autre n’approche de mon fils. Si quelqu’un s’avise de croiser son regard sans mon accord, descends-le. »
« C’est comme si c’était fait, Carmine. »
Matteo tendit ses bras musclés. Au début, Léo s’accrocha désespérément à mon col, terrifié à l’idée que je disparaisse à nouveau dans la nuit.
« Regarde-moi, mon grand, » chuchotai-je en me penchant vers son visage souillé. Mes yeux croisèrent les siens, si semblables à ceux de Sofia : d’un vert profond, emplis d’une innocence brisée. « Papa est là. La faim est terminée. Le froid est terminé. Va avec Matteo. Plus personne ne te fera jamais de mal. Jamais. »
Léo me fixa un court instant, puis desserra lentement ses petits doigts gourdis. Dès qu’il fut blotti contre la carrure solide de Matteo, je me redressai de toute ma hauteur.
Le garage sembla soudain rétrécir.
« Gardes, fermez le rideau de fer », ordonnai-je.
Le moteur électrique grinça, et l’épaisse porte métallique s’abaissa dans un fracas métallique assourdissant, coupant la lumière du jour et isolant l’espace du reste du domaine.
Helena tenta de se recomposer une contenance, lissant machinalement le tissu immaculé de son tailleur de créateur. Mais sa respiration saccadée trahissait son affolement.
« Carmine, tu perds la tête. Mon père n’acceptera jamais que tu me manques de respect ainsi. Nous avons signé des accords. La famille Rossi contrôle les quais de Rhode Island. Tu as besoin de mes frères pour faire passer tes cargaisons ! »
Je m’approchai d’elle à pas lents. Je n’avais pas besoin d’élever la voix ; dans notre monde, les hommes les plus dangereux sont ceux dont le ton ne dépasse jamais le murmure.
« Tu crois que tes frères m’importent en cet instant ? Tu penses vraiment que des conteneurs de marchandises valent une seule larme de mon fils ? »
J’extirpai de ma poche mon téléphone sécurisé et composai un numéro direct. Je mis le haut-parleur. La tonalité retentit deux fois avant qu’une voix rauque et fatiguée ne décroche. C’était Don Antonio Rossi, le patriarche du clan rival, et le père d’Helena.
« Carmine ? Tu devais m’appeler demain matin pour la livraison de Boston. Pourquoi ce dérangement ? »
« Antonio », commençai-je froidement. « Ta fille a commis une faute impardonnable. »
Au bout du fil, le silence se fit lourd. Antonio connaissait ma réputation. J’étais réputé méthodique, impitoyable mais toujours loyal aux contrats d’affaires. Pour que j’emploie ce terme, la ligne rouge devait avoir été franchie depuis longtemps.
« De quoi parles-tu, Carmine ? Elle est ton épouse. Si elle est capricieuse, rappelle-la à l’ordre. Les femmes… »
« Elle a affamé mon fils de trois ans », coupai-je sans ménagement. « Elle l’a fait dormir par terre, dans le cambouis du garage, au milieu des rats. Elle lui a arraché la peau des mains avec de l’eau gelée pour lui faire nettoyer les jantes de sa voiture de sport. Elle prétendait lui faire rembourser une rayure imaginaire. »