Victoria se redressa d’un bloc, lissant machinalement le tissu vert émeraude de sa robe de couturier. Elle tenta de recomposer son masque de distinction mondaine, bien que le rictus crispé au coin de ses lèvres trahît un instant de panique.
— Arthur ! s’exclama-t-elle d’une voix mielleuse où perçait une note aiguë mal dissimulée. Tu arrives à point nommé. Cette employée hystérique refuse d’écouter la moindre consigne d’étiquette. Toby est tombé, et au lieu de le soigner convenablement, elle se permet de hurler devant tout le personnel.
Arthur ne ralentit pas. Ses sourcils épais, gris fer, barraient son front plissé par l’âge et les tempêtes du monde des affaires. Ses yeux, vifs et impitoyables, ignorèrent totalement la silhouette scintillante de Victoria pour se poser sur Clara.
Clara était à genoux sur le sol froid, le dos voûté pour entourer de tout son être son petit garçon. Les sanglots de Toby commençaient à s’étouffer en hoquets douloureux contre le col de soie de sa mère. La joue du bambin était déjà tuméfiée, l’ecchymose violacée s’étendant dangereusement vers l’arcade sourcilière.
— Regarde-moi, Clara, ordonna doucement le vieil homme en arrivant à sa hauteur.
Clara leva un visage baigné de larmes. Ses yeux brûlaient d’une colère indicible, celle d’une mère blessée dans sa chair, mais son corps tremblait encore sous le choc de la violence qu’elle venait de découvrir.
— Monsieur Vance… balbutia-t-elle, la voix cassée. Regardez son œil. Ce n’est pas une chute. Un enfant attaché par cinq points de retenue ne tombe pas la tête la première sur une table sans détruire le plateau. Elle l’a frappé. Elle a osé porter la main sur lui.
Victoria fit un pas en avant, les talons claquant sèchement.
— Assez d’absurdités ! Arthur, tu ne vas tout de même pas accorder du crédit aux affabulations d’une assistante logée par charité ? C’est moi ta future belle-fille, l’associée privilégiée du consortium Belmont-Vance. J’exige que cette femme soit reconduite hors du domaine avant midi. La signature du testament familial doit avoir lieu devant les notaires, et je ne tolérerai aucun scandale dans cette maison.
Arthur ne répondit rien à Victoria. Il posa sa mallette de cuir noir, estampillée des armes de la famille, sur la longue table en acajou ciré. D’un geste mesuré, il sortit un mouchoir de fil blanc brodé de sa poche intérieure et s’accroupit lentement, malgré la raideur de ses genoux.
— Toby, mon grand, murmura le milliardaire d’un ton qu’aucun de ses collaborateurs n’avait jamais entendu au conseil d’administration.
Le petit garçon tourna lentement son regard humide vers Arthur. Une petite main potelée, tremblante, s’échappa de l’étreinte de Clara pour pointer directement l’index vers le visage de Victoria.
— Méchante dame, murmura l’enfant entre deux respirations saccadées. Bague… ça fait mal.
Un silence glacial tomba sur la pièce. Le regard d’Arthur glissa lentement du visage meurtri de l’enfant vers la main droite de Victoria. À son majeur brillait une chevalière massive sertie d’un saphir taillé en pointe acérée, un bijou de famille lourd et tranchant.
— Montre-moi ta main, Victoria, dit calmement Arthur.
Victoria recula imperceptiblement, serrant les poings contre ses hanches.
— Tu délires, Arthur. Les divagations d’un gamin de deux ans ne sont pas des preuves. Tu perds ton sens des réalités avec l’âge !
— J’ai peut-être l’âge qui avance, mademoiselle Belmont, mais mes yeux fonctionnent encore parfaitement. Et le système de sécurité de mon manoir également.
Il désigna d’un signe de tête discret la corniche en stuc au-dessus du buffet d’argent. Presque invisible dans les moulures, le voyant rouge d’une micro-caméra haute définition clignotait silencieusement.
— Vous pensiez que cette salle était en angle mort, comme le vieux salon d’hiver, n’est-ce pas ? reprit Arthur en se relevant avec une lenteur magistrale. J’ai fait moderniser l’intégralité du réseau il y a trois semaines. Les images sont transmises en flux continu sur mon terminal personnel dans le bureau ouest.
Le teint de Victoria vira instantanément au gris cendreux. L’assurance arrogante qui drapait sa posture s’effrita, laissant place à une terreur sourde.
Acte II : L’Arrivée de Julien
Le son feutré de pas rapides se fit entendre depuis le couloir des galeries. Julien Vance, le fils unique et héritier présumé du patriarche, franchit le seuil. Grand, les traits marqués par la fatigue des récents voyages d’affaires à New York et Londres, il tenait sous le bras une serviette de cuir souple.
— Père ? Que se passe-t-il ? J’ai entendu des cris depuis le perron. Maître Delacroix et son équipe de juristes viennent de franchir la grille d’entrée.
Julien s’arrêta net en observant le tableau : Clara au sol, serrant Toby en larmes, le vieil Arthur debout comme une statue de justice antique, et Victoria figée, le regard fuyant vers les grandes portes-fenêtres qui donnaient sur les jardins d’automne.
— Clara ? Toby ? Qu’est-il arrivé ? demanda Julien en se précipitant vers la jeune femme.
— Demande à ta fiancée, répondit Arthur d’une voix métallique. Demande-lui comment l’héritière de la banque Belmont inculque les bonnes manières à un bébé de deux ans avant le déjeuner officiel.
Julien posa un genou à terre près de Clara. En découvrant l’hématome pourpre qui défigurait le petit garçon, ses mâchoires se contractèrent si fort que les veines de ses tempes saillirent.
— Tu as fait ça ? demanda-t-il en tournant la tête vers Victoria, la voix sourde et menaçante.
— Julien, écoute-moi ! s’écria Victoria en tentant une diversion désespérée. C’est un complot ! Cette femme te manipule depuis le premier jour. Elle s’est insinuée dans cette maison avec son bâtard pour s’assurer une part de la fortune des Vance ! Elle l’a poussé exprès pour me faire porter le chapeau et faire annuler nos fiançailles !
— Tais-toi, coupa Julien avec un dégoût sans appel.
Il se releva et prit Toby délicatement dans ses bras. L’enfant enfouit son petit visage dans le creux du cou de l’homme, ses sanglots s’apaisant au contact d’une étreinte familière et protectrice.