« Tu ne réponds pas ? » lui demandai-je d’une voix que j’aurais voulue mordante, mais qui ne sonnait que creuse, vidée de toute chaleur.
Daniel passa nerveusement une main sur sa nuque, là même où la main manucurée de Megan s’était refermée quelques minutes plus tôt. « Non. Elle… elle m’envoie des points d’interrogation. Elle me demande pourquoi je t’ai suivie au lieu de t’ordonner de revenir à table pour calmer le jeu. » Il laissa échapper un rire amer qui ressemblait plutôt à un râle. « Elle dit que je me comporte comme un pantin. »
« Et tu en as été un, Daniel. Pendant très longtemps. »
Je me détournai pour fixer l’intérieur de la salle à travers la grande baie vitrée embuée. L’atmosphère festive continuait son cours, un vacarme assourdi de verres qui trinquent et d’éclats de rire insouciants. Mais autour de notre table, une zone morte s’était créée. Megan, le manteau à demi enfilé, gesticulait violemment devant Ryan. Elle pointait son index vers sa poitrine à lui, comme pour lui reprocher son silence, son manque de virilité ou son refus de jouer les chevaliers servants. Ryan ne bougeait pas d’un millimètre. Il croisait les bras, les yeux rivés au sol, enfermé dans cette résignation que j’avais trop souvent confondue avec du calme.
C’est à cet instant précis que la porte vitrée du restaurant s’ouvrit dans un tintement de clochettes métalliques. Ce n’était ni Megan, ni Ryan.
C’était Sophie.
Sophie était une cousine éloignée de Daniel, mais surtout une observatrice redoutablement silencieuse. Discrète, assise en bout de table à côté d’une corbeille de pain et d’un pichet d’eau, elle avait passé toute la soirée à siroter du vin blanc sans mot dire. Elle avait rabattu son foulard de laine autour de son cou et serrait son téléphone portable contre sa poitrine. Elle s’arrêta à deux pas de nous, son regard naviguant entre Daniel et moi, chargé d’une gravité qui me glaça le sang bien plus que le vent de novembre.
« Tu ne devrais pas laisser Megan réécrire ce qui s’est passé, Claire, » dit-elle d’une voix basse, presque précipitée, comme si elle craignait d’être rattrapée par les foudres de l’intérieur.
Daniel fronça les sourcils. « Sophie, s’il te plaît. C’est déjà un désastre. Ne viens pas en rajouter. »
« Tais-toi, Daniel, » trancha-t-elle sans même le regarder. « Tu ne sais rien. Tu te crois juste lâche, mais tu as surtout été idiot. » Elle se tourna entièrement vers moi. « Tu as demandé ce qu’il y avait de drôle dans sa blague. Tu as demandé à Megan de t’expliquer. Elle ne t’a rien répondu parce que si elle avait ouvert la bouche, tout le monde aurait su ce qu’elle venait de parier. »
Le mot me heurta comme un projectile physique. « Un pari ? »
Sophie hocha lentement la tête. Ses doigts tremblaient légèrement sur l’écran de son téléphone. « Juste après que tu sois partie aux toilettes, Megan a vidé son verre de martini. Elle parlait fort, elle monopolisait la conversation comme d’habitude. Quelqu’un en face d’elle – Julien, je crois – disait que ton couple avec Daniel était sans doute le plus solide de toute notre génération, que vous étiez fusionnels, intouchables. Megan a ricané. Pas un petit rire innocent, Claire. Un ricanement méprisant. Elle a dit : “Ne soyez pas naïfs. Les hommes mariés sont tous les mêmes. Il suffit de savoir comment leur parler, et ils oublient leurs vœux en dix secondes.” »
L’air sembla se raréfier sur le trottoir. Daniel avait ouvert la bouche, mais aucun son n’en sortait. Il avait le teint livide d’un cadavre.
« Et ensuite ? » chuchotai-je, le cœur battant à tout rompre contre mes côtes.
« Julien a rigolé, croyant à une provocation de fin de soirée, » poursuivit Sophie avec une précision chirurgicale. « Il lui a dit qu’elle exagérait, surtout pour Daniel qui ne voyait que par toi. C’est là que Megan a posé son verre sur la table. Elle s’est penchée en avant et a dit : “Vous voulez voir ? Je parie cent balles que je m’assieds sur lui, que je le colle comme une sangsue, et qu’il n’aura même pas le courage de me dégager avant que Claire revienne. Mieux encore : quand Claire rentrera, il cherchera mon approbation plutôt que la sienne.” »
Une nausée fulgurante me noua l’estomac. Tout prenait un sens d’une cruauté absolue.
Le sourire victorieux quand mes yeux avaient croisé les siens.
L’étreinte qu’elle avait resserrée autour du cou de Daniel au lieu de sursauter.
Ce n’était pas un élan d’affection maladroit, ni un flirt spontané né de l’alcool. C’était une démonstration de force. Un spectacle monté de toutes pièces pour prouver à trente personnes qu’elle possédait une emprise absolue sur mon mariage, sur mon mari, et par extension, sur moi. J’étais le dindon de la farce, la bête curieuse qu’on attendait de voir réagir pour mesurer l’étendue de sa soumission.
« Et Ryan ? » demandai-je, la gorge serrée. « Ryan a entendu ça ? »
« Elle a dit ça juste sous son nez, » répondit Sophie avec une lueur de dégoût dans les yeux. « Ryan a posé ses couverts. Il lui a dit très calmement : “Megan, ne fais pas ça. Si tu fais ça, on a terminé.” Elle lui a ri au nez. Elle a dit : “Arrête d’être rabat-joie, tu sais très bien que je fais ce que je veux.” Et elle s’est levée. Daniel venait de finir son plat. Elle s’est jetée sur lui avant même qu’il comprenne ce qui lui arrivait. »
Je me tournai lentement vers Daniel. Il était blême, pétrifié, le regard fixé sur les dalles humides.
« Tu savais ? » lui demandai-je d’un ton d’un calme terrifiant.