Luca se figea, le regard rivé sur l’appareil avant de pointer son arme vers la portière ouverte. Autour de nous, le tumulte de la fête mondaine semblait appartenir à un autre monde. Ici, dans le noir et le froid de l’arrière-cour, seule comptait la confrontation imminente.

— Ne réponds pas, soufflai-je en agrippant le pan de ce manteau qui appartenait à ma mère.

Mais Luca n’était pas du genre à reculer. D’un mouvement rapide et précis, il s’empara du téléphone. L’écran affichait un appel masqué. Sans hésiter une seule seconde, il glissa son pouce sur l’écran et activa le mode haut-parleur, tendant l’appareil entre nous.

— Je savais que tu décrocherais, mon frère, gronda la voix d’Adrian à l’autre bout de la ligne, étouffée par un rire glacial. Tu as toujours été incapable de fuir un mystère, surtout lorsqu’il touche à ta précieuse famille.

— Où est Thomas ? Et qu’est-ce que tu fais de la mère de Sophie ? cracha Luca, sa voix tremblante de rage contenue.

— Disons que j’ai pris quelques précautions, répondit tranquillement Adrian. Tu pensais vraiment que j’allais me lancer dans une prise de contrôle de l’empire Moretti sans sécuriser mes arrières ? Le chauffeur que tu cherches n’a jamais existé sous cette identité, Luca. Tout comme la délicate mère de notre chère serveuse n’est qu’un pion de plus sur mon échiquier. Si tu veux la revoir en vie, ainsi que le petit garçon qui tremble dans tes bras, tu sais ce qu’il te reste à faire. Viens seul au vieux port, entrepôt 42. Dans vingt minutes. Sinon, ce manteau que Sophie serre contre son cœur sera la seule chose qui lui restera de sa mère.

La ligne coupa net. Un bip régulier résonna dans le silence de la camionnette.

Je baissais les yeux vers le vêtement. Les larmes, mêlées aux gouttes de pluie glacée, brûlaient mes joues. Ma mère était introuvable depuis trois jours à l’hôpital où elle travaillait comme infirmière de nuit. On nous avait parlé d’une urgence médicale, d’un déplacement soudain. Mais c’était un piège, ourdi depuis des mois par un homme assoifé de vengeance.

— Sophie, écoute-moi, fit Luca en se tournant vers moi, posant ses mains lourdes et chaudes sur mes épaules tremblantes. Il faut mettre Noah en sécurité. Tu ne viens pas avec moi.

— Non ! m’écriai-je avec une force que je ne me connaissais pas. Ma mère est là-bas, potentiellement entre les mains de ce monstre. Et ce petit garçon… j’ai promis de le protéger. Je ne bougerai pas d’ici sans vous.

Luca me regarda intensément. Dans ses yeux sombres, la froideur impitoyable du mafraint redouté s’effaça un instant pour laisser place à une lueur de respect… et à une inquiétude viscérale.

— C’est une mission suicide, Sophie. Adrian n’a aucune limite.

— Votre fiancée, Vanessa, a dit plus tôt que je n’étais que la fille du chauffeur, n’est-ce pas ? lançais-je amèrement, l’esprit embrumé par l’adrénaline. Eh bien, laissez-moi vous prouver le contraire.

Un sourire amer, presque admiratif, s’esquissa sur les lèvres de Luca.
— Très bien. Mais tu restes derrière moi, à chaque seconde. Noah, mon grand, tu viens avec nous. Accroche-toi bien.

Chapitre 3 : L’entrepôt du vieux port
Le vieux port de la ville dormait sous une chape de brume épaisse et de pluie battante. Les immenses grues rouillées se dressaient comme des squelettes géants dans la nuit. L’entrepôt 42, un bâtiment de briques rouges abandonné depuis des décennies, dégageait une odeur de saumure et de mort.

La camionnette de Luca s’arrêta à bonne distance dans l’ombre d’un conteneur désaffecté. Nous sommes descendus en silence. Noah, blotti contre moi, tenait toujours la montre en or de la famille Moretti, tachée de sang, comme un talisman.

— Reste ici avec Noah, murmura Luca en sortant son second chargeur pour vérifier ses armes. Si dans trente minutes je ne suis pas ressorti, tu prends la camionnette et tu fonces vers la planque de l’est. Tu as le code d’accès ?

— Oui, dis-je en hochant la tête. Mais je ne vous laisserai pas y aller seul.

Avant que je ne puisse protester davantage, Luca s’était déjà élancé vers la porte latérale entrouverte de l’entrepôt. Sa silhouette s’évanouit dans l’obscurité.

Retenant mon souffle, je pris Noah par la main. Nous avons avancé à pas de loupe le long des murs extérieurs jusqu’à une verrière brisée en hauteur, d’où l’on pouvait apercevoir l’intérieur de la vaste nef centrale.

À l’intérieur, la scène était digne d’un cauchemar.

Au centre d’un cercle de projecteurs de chantier aveuglants, une femme âgée était attachée à une chaise en bois. C’était elle. Ma mère, le visage pâle, une lèvre fendue, mais consciente. À côté d’elle, un homme d’âge mûr – Thomas, le prétendu chauffeur – était agenouillé, solidement ligoté, le front en sang.

Adrian Vale faisait les cent pas, un sourire machiavélique aux lèvres, une arme à la main.

— Regardez qui voilà ! s’écria Adrian en direction des ombres.

De l’autre côté de la pièce, Luca émergeait de l’obscurité, les mains ostensiblement levées, marchant d’un pas décidé vers le centre de la pièce.

— Je suis là, Adrian, lança Luca d’une voix de stentor qui résonna sous la charpente métallique. Laisse partir la mère de Sophie et le vieux Thomas. Ils n’ont rien à voir avec notre querelle de sang.

— Oh, mais ils ont tout à voir, Luca ! rétorqua Adrian en s’approchant de ma mère et en plaçant le canon de son pistolet contre sa tempe. Ils symbolisent la faiblesse des Moretti. Notre cher père pensait pouvoir effacer mon existence en m’envoyant loin d’ici pour faire de toi l’héritier parfait. Mais regarde-toi aujourd’hui : trahi par ton chef de la sécurité, manipulé par ta propre fiancée, et maintenant, à la merci d’un frère que tu avais oublié.

— Tu te trompes sur un point, Adrian, répondit Luca en continuant d’avancer lentement, calculant chaque millimètre pour réduire la distance. Je n’ai jamais été le pantin de mon père. Et Vanessa… elle a choisi son camp dès qu’elle a compris que le pouvoir allait changer de mains. Mais tu as sous-estimé une chose.