« Reste contre moi, Maisie. Ne bouge pas d’un millimètre, » murmura-t-il, la voix à peine plus haute qu’un souffle d’air chaud.
Mais Maisie n’écoutait déjà plus les battements affolés du cœur de son frère. Le monde des voyants était un chaos de formes brutales et d’illusions trompeuses, mais le sien était une tapisserie tissée de vibrations, d’échos et de vérités nues. Depuis l’âge de quatre ans, lorsqu’une fièvre cérébrale avait éteint ses yeux pour toujours, elle avait réappris à voir la terre à travers la plante de ses pieds et la texture invisible des sons.
Et ce que le sol lui racontait en cet instant n’avait rien à voir avec le monstre sanguinaire dont tout le monde parlait.
Au centre de l’arène, Cyrus se jetait de nouveau contre la grille métallique. Le claquement assourdissant de l’acier fit reculer un groupe de parieurs au premier rang. Le chien bavait une écume épaisse mêlée de sang noirci, là où ses babines s’étaient déchirées contre le treillis barbelé. Ses ongles criaient sur le béton. Les hommes autour ne voyaient qu’une bête possédée par une démence meurtrière, un démon à quatre pattes façonné par les mauvais traitements et les combats clandestins pour déchiqueter la chair humaine.
Maisie, elle, percevait une tout autre symphonie. Elle entendait le claquement sec des griffes qui cherchaient un point d’appui impossible, signe d’une terreur aveugle. Elle percevait l’asymétrie de ses pas — Cyrus reportait tout son poids sur son flanc gauche pour épargner une patte arrière douloureuse ou une hanche fracturée mal ressoudée. Et surtout, elle entendait son souffle : une succession de halètements déchirants, courts, étouffés, le rythme exact d’un être qui étouffe sous le poids de sa propre panique. Le chien ne hurlait pas pour tuer ; il hurlait pour tenir les monstres à distance. Et dans cette arène, les monstres portaient tous des vestes en cuir, des bagues en or et des armes à la ceinture.
Julian Hart ajusta les boutons de manchette en platine de sa chemise sur mesure. Il contemplait la fosse avec un mépris souverain. Autour de lui, les murmures des gros bras s’étaient éteints. Personne ne broncha. Les brutes sanguinaires du clan Hart savaient briser des mâchoires à coups de crosse ou faire disparaître un cadavre dans un baril d’acide, mais aucun n’avait le courage d’entrer dans une cage sans issue avec une bête de soixante kilos programmée pour tuer.
« Alors ? Personne ? » reprit Julian, un rictus étirant le coin de ses lèvres minces. « Une pièce pleine d’hommes fiers, et pas une seule paire de couilles digne de ce nom. Un million de dollars en coupures non marquées. Posées là, dans cette mallette. Il suffit de cinq petites minutes. Vous n’avez même pas besoin de le frapper. Juste de rester assis là, à côté de lui. »
Un silence sépulcral accueillit sa provocation. Cyrus poussa un hurlement rauque, la tête projetée en arrière, un son si déchirant qu’il sembla fêler la verrière brisée au sommet de l’entrepôt.
C’est à cet instant précis que Maisie glissa hors de l’étreinte de son frère.
Le geste fut si fluide, si discret, que Leo mit une seconde entière à comprendre que son bras ne serrait plus que le vide. Quand son regard tomba vers le bas, la silhouette menue de la fillette avait déjà franchi l’ombre de la poutre.
« Maisie ! Non ! Reviens ! » étouffa-t-il dans un râle de panique pure. Il tenta d’avancer pour la rattraper, mais deux gardes en faction près du passage le bloquèrent immédiatement, le canon froid d’un Beretta appuyé sous sa gorge.
« Reste tranquille, le gamin. Si tu bouges, on t’allume, » grogna le colosse balafré.
Maisie marchait. Ses petites baskets usées ne faisaient aucun bruit sur la terre battue et la poussière de gravats. Elle ne portait pas de canne blanche. Elle étendait légèrement ses mains vers l’avant, les paumes ouvertes vers le bas, captant les flux thermiques et la réverbération de la salle. Ses nattes brunes battaient doucement contre son vieux gilet de laine trop grand.
Le murmure commença comme une onde sur une eau stagnante. D’abord un homme près des barrières, qui baissa les yeux avec incrédulité. Puis deux. Puis dix. Les rires étouffés se figèrent dans les gorges. Les conversations s’éteignirent d’un coup, remplacées par une stupeur glaciale.
« C’est quoi ce délire ? »
« Qui a laissé entrer cette gamine ? »
« Elle est complètement folle… »
Julian Hart fronça les sourcils. Son regard d’acier, d’ordinaire impassible, vacilla une fraction de seconde lorsqu’il vit la petite silhouette s’arrêter à trois mètres de la cage de fer. Il tourna la tête vers ses lieutenants, l’air sombre.
« À qui est cette môme ? Qu’on la dégage de là avant qu’elle ne salisse mes chaussures. »
Maisie tourna son visage vers la voix de Julian. Ses yeux, d’un gris laiteux et translucide, ne reflétaient aucune peur, seulement une clarté désarmante. Elle ne cligna pas des paupières sous la lueur brutale des projecteurs.
« Le pari est valable pour tout le monde, monsieur ? » demanda-t-elle. Sa voix était pure, limpide, et résonna avec une clarté étrange au milieu des poutrelles métalliques. « Vous n’avez pas dit qu’il fallait avoir des armes. Vous avez juste dit : s’asseoir cinq minutes sans qu’il nous déchire la gorge. »
Un éclat de rire nerveux éclata dans le public, aussitôt étouffé par un geste sec de Julian. Le parrain fit quelques pas lents vers la fillette, le cuir de ses souliers grinçant sur le sol. Il la toisa d’en haut. Il avait l’habitude des supplications, des trahisons, des menaces et des cadavres, mais l’innocence totale face à la violence absolue était une anomalie qu’il n’avait jamais rencontrée.
« Petite idiote, » dit-il d’un ton glacial mais mesuré. « Ce n’est pas un animal de compagnie pour cours de récréation. Ce chien a broyé le bras d’un homme deux fois plus lourd que ton père. Si j’ouvre ce loquet, il ne restera rien de toi avant que tu aies eu le temps de crier. Fiche le camp avec ton grand frère avant que je ne perde patience. »