La première gifle me fit perdre l’équilibre. La seconde n’arriva jamais, mais pendant quelques secondes, je crus que Véronique allait me frapper jusqu’à ce que j’avoue un crime que je n’avais pas commis.
« SALE VOLEUSE ! TU AS OSÉ NOUS VOLER ! »
Elle venait de m’arracher mon tablier. Un collier de diamants était tombé sur le marbre ivoire du grand salon, étincelant sous les lustres dorés.
Je le reconnus immédiatement.
C’était le bijou que j’avais vu disparaître de son écrin quatre jours plus tôt.
« C’est faux ! » criai-je. « Vous l’avez caché dans mon tablier ! »
Les deux autres employées m’agrippèrent par les bras. Véronique me secoua si violemment que je heurtai le canapé crème.
« Tu vas avouer devant Monsieur Vincent ! »
Je me débattis. Personne ne semblait vouloir m’écouter.
Soudain, une voix retentit derrière nous.
« LÂCHEZ-LA IMMÉDIATEMENT ! »
Vincent Moreau venait d’entrer.
À quarante et un ans, cet homme dirigeait un empire d’affaires dont personne à Monaco n’ignorait les liens avec le milieu criminel. Ses cheveux noirs étaient impeccablement coiffés, sa barbe courte parfaitement taillée, et son costume anthracite valait probablement plusieurs mois de mon salaire.
Il saisit le bras de Véronique avant qu’elle me touche de nouveau et frappa du poing sur la table.
« Qui vous a autorisées à traiter cette femme ainsi ? »
Véronique changea instantanément de ton.
« Monsieur, nous venons de découvrir votre collier dans ses affaires ! »
Vincent regarda le bijou, puis mon visage.
« Et vous avez décidé de la frapper ? »
Il prit une tablette de surveillance des mains de Julien, l’employé chargé de la sécurité, et la tourna vers les trois femmes.
Sur l’écran, Véronique glissait elle-même le collier dans la poche de mon tablier pendant que j’étais sortie chercher un plateau.
« JE VOUS AI VUES CACHER CE COLLIER ! »
Véronique recula brusquement et renversa une lampe décorative. Les deux domestiques lâchèrent mes bras.
Vincent jeta le collier sur la table, arracha le badge professionnel de la gouvernante et le déchira.
« VOUS QUITTEZ MA MAISON ! MAINTENANT ! »
Puis, devant toutes les personnes présentes, il prit doucement ma main.
J’aurais dû être soulagée. Pourtant, une question me brûlait les lèvres.
« Monsieur… ce collier avait déjà disparu depuis quatre jours. »
Son regard changea.
« Comment le savez-vous ? »
Pour comprendre pourquoi cette question était si importante, il faut revenir six semaines en arrière.
Je m’appelle Camille Laurent. J’avais vingt-six ans lorsque je suis arrivée à la villa Moreau avec une petite valise et presque plus d’argent.
Après la fermeture du restaurant où je travaillais, j’avais accepté un emploi de domestique logée. Le salaire était modeste, mais suffisant pour rembourser mes dettes et aider ma mère, qui vivait seule près de Nice.
La villa semblait irréelle. Immenses fenêtres ouvertes sur la Méditerranée, sols de marbre, colonnes élégantes, meubles raffinés. Chaque objet paraissait choisi pour rappeler à ceux qui entraient combien son propriétaire était puissant.
Véronique me reçut dans la cuisine.
« Ici, tu travailles, tu obéis et tu ne poses pas de questions. »
Je hochai la tête.
« Bien, Madame. »
Elle me détailla avec mépris.
« Et surtout, ne t’imagine pas que Monsieur Vincent s’intéressera à une petite domestique comme toi. »
Je n’avais jamais envisagé pareille chose. Je voulais simplement travailler.
Les premiers jours, je croisais rarement Vincent. Il quittait la villa tôt, recevait des visiteurs élégamment habillés et rentrait parfois après minuit.
Véronique, elle, était partout.
Elle décidait de nos horaires, de nos repas et de nos jours de repos. Les deux autres employées, Sophie et Léa, exécutaient ses ordres sans discuter.
Un soir, Sophie me souffla :
« Ne la contredis jamais. Elle peut te faire renvoyer en une minute. »
J’aurais dû comprendre son avertissement.
Le problème commença avec les heures supplémentaires.
À plusieurs reprises, Véronique nous demanda de travailler jusqu’au milieu de la nuit pour préparer des réceptions. Sur les relevés affichés dans son bureau, nos horaires s’arrêtaient pourtant à dix-neuf heures.
Lorsque je demandai pourquoi, elle éclata de rire.
« Estime-toi heureuse d’avoir un toit au-dessus de ta tête. »
Je conservai discrètement mes plannings et les messages qu’elle nous envoyait pour prolonger nos journées.
Puis je découvris les signatures.
Un matin, Véronique m’avait chargée de classer des enveloppes administratives. Parmi elles se trouvaient plusieurs attestations de primes, portant les noms d’employées qui avaient quitté la maison avant mon arrivée.
Les documents affirmaient qu’elles avaient reçu leur argent en espèces.
Je remarquai que certaines signatures paraissaient identiques.
Je n’en tirai aucune conclusion immédiate. J’avais appris qu’une ressemblance ne constituait pas une preuve.
Mais je retins les dates.
Quatre jours avant mon accusation, on me demanda de nettoyer les vitrines du grand salon. L’une d’elles abritait un magnifique collier ayant appartenu à la mère de Vincent.
Son écrin était vide.
Je signalai simplement l’absence du bijou à Véronique.
Elle devint pâle.
« Il est chez le joaillier. Occupe-toi de tes poussières. »
Pourtant, l’étiquette d’inventaire indiquait toujours que le collier se trouvait dans le salon.
Je lui proposai de signaler l’écart au responsable de la sécurité.
Elle referma violemment la vitrine.
« Tu commences sérieusement à m’agacer, Camille. »
Ce soir-là, je surpris une conversation entre Véronique et Sophie.
« Elle pose trop de questions », disait la gouvernante.
« Mais elle n’a rien fait », répondit Sophie.
« Alors nous allons lui donner quelque chose à expliquer. »
Je m’éloignai avant qu’elles me découvrent.
Le lendemain, Véronique se montra étrangement gentille. Elle me confia le service du grand salon, une tâche habituellement réservée aux employées anciennes.
J’ignorais qu’elle préparait mon humiliation.
Le jour de l’accusation, elle me demanda de laisser mon tablier sur un chariot pendant que je cherchais des verres propres.
Lorsque je revins, elle m’attendait avec Sophie et Léa.
« Où est le collier ? »
Je fronçai les sourcils.
« Quel collier ? »
Elle ordonna à Sophie de m’empêcher de partir, puis arracha mon tablier.