Sur le bureau massif reposait le vieux téléphone portable de Rosita. Son écran, zébré d’une longue fissure témoignant d’années de privations et de chutes accidentelles, brillait d’une lueur blafarde.

Puis, le premier son jaillit du minuscule haut-parleur grésillant.

« Bébé… Tout se déroule comme prévu. »

La voix qui résonnait était indéniablement celle de Vanessa. Mais elle n’avait rien de la tessiture mielleuse, modulée et docile qu’elle réservait à son prétendu fiancé infirme. C’était un timbre âpre, tranchant, arrogant, dégoulinant d’une assurance féroce.

« Demain, il signe. Après ça, je contrôlerai les comptes, les entreprises et la demeure. »

Le souffle d’un homme au bout du fil répondait par un rire étouffé, complice et vulgaire, avant que Vanessa ne reprenne, son mépris suintant à chaque syllabe :

« Non, il ne se doute de rien. C’est un aveugle égaré dans son propre labyrinthe. Et les enfants ? Je sais déjà quoi en faire. Une pension sordide en Suisse ou en Angleterre, n’importe où tant qu’ils dégagent de mon champ de vision. Le temps qu’il comprenne ce qui lui arrive, tout ce qu’il possède sera à moi. »

Dans le bureau, la température parut chuter de plusieurs degrés.

Vanessa demeurait pétrifiée, debout contre l’angle du bureau. Le sang avait entièrement déserté ses joues, laissant place à une pâleur cadavérique que le fard rose poudré ne parvenait plus à masquer. Ses yeux exorbités fixaient l’appareil posé sur le bois précieux comme s’il s’agissait d’un serpent venimeux prêt à la mordre. Ses doigts fins, manucurés à la perfection, se mirent à trembler de manière incontrôlable contre la soie émeraude de sa robe de créateur.

« Éteins cette saleté ! » hurla-t-elle soudain, perdant tout contrôle. Sa voix se brisa dans les aigus, stridente, méconnaissable. « Éteins ça tout de suite ! C’est un montage ! C’est une vulgaire imitation fabriquée par une domestique rancunière qui refuse d’accepter son renvoi ! »

Elle fit un geste brusque pour s’emparer de l’appareil et le fracasser contre le plancher, mais le notaire, Maître Morales, un homme aux tempes d’argent dont la réputation de probité n’avait jamais été entachée en quarante ans de carrière, posa une main ferme et lourde sur l’appareil.

« Ne touchez à rien, Mademoiselle Serrano », ordonna-t-il d’une voix sans appel, d’un calme glacial qui contrastait avec l’hystérie naissante de la jeune femme.

Rosita se tenait droite près de la double porte, les mains jointes sur son tablier de toile élimée. Ses yeux bruns, cernés par des nuits de veille et d’angoisse au chevet des jumeaux, ne reflétaient aucune haine, aucune jubilation cruelle. Seulement une tristesse infinie et le courage inébranlable d’une mère par procuration qui n’avait plus rien à perdre pour protéger les innocents dont elle avait la garde.

« Ce n’est pas un montage, Vanessa », dit doucement Rosita, la voix posée. « Hier soir, je montais apporter la couverture de rechange de Santiago. Il avait fait un cauchemar. Vous étiez dans ce couloir, la porte entrouverte. Vous ne vous souciez tellement pas des bruits de cette maison que vous n’avez même pas entendu mes pas. »

« Tais-toi, misérable mendiante ! » cracha Vanessa, se tournant vers Alejandro dans un élan désespéré.

Elle tomba à genoux à côté de son fauteuil, cherchant frénétiquement ses mains pour les enlacer de ses doigts moites.

« Alejandro, mon amour, écoute-moi ! Tu sais à quel point je t’aime ! Tu sais ce que j’ai sacrifié pour rester à tes côtés après ton accident ! C’est un complot ! Cette fille veut de l’argent, elle s’est associée à quelqu’un pour imiter ma voix grâce à l’intelligence artificielle ! N’importe qui peut faire ça aujourd’hui sur internet ! Tu ne peux pas croire une servante plutôt que la femme qui a promis de partager ta vie dans l’épreuve ! »

Alejandro ne bougea pas d’un millimètre. Ses mains reposaient sur le pommeau de sa canne en carbone. Derrière les verres opaques de ses lunettes de soleil, son regard était fixé sur elle avec une lucidité impitoyable. Il la voyait se contorsionner, il voyait le masque parfait se craqueler sous l’effet de la terreur, révélant la laideur brute de son âme vénale.

Il sentit son parfum, ce gardénia autrefois envoûtant, qui ne lui évoquait plus désormais que l’odeur des fleurs fanées qu’on dépose sur un cercueil.

« Une imitation, Vanessa ? » demanda-t-il d’une voix étrangement feutrée, presque monocorde. « Une voix générée par un logiciel saurait-elle donc que tu m’as appelé “un aveugle égaré dans son propre labyrinthe” ? Aurait-elle deviné les mots exacts que tu as murmurés à ton amant, Ricardo Valdés ? »

À l’évocation de ce nom, Vanessa cessa de respirer. Sa bouche resta entrouverte dans un rictus d’épouvante pure. Ses mains glissèrent des genoux d’Alejandro pour retomber mollement sur le tapis d’Aubusson.

« Comment… comment sais-tu… ? » balbutia-t-elle, le souffle coupé.

Maître Morales ouvrit alors la grande chemise cartonnée qui reposait sur la table, celle-là même que Vanessa croyait contenir la procuration générale qui devait lui accorder les pleins pouvoirs sur l’empire financier des De la Vega.

« Ce dossier ne contient aucune procuration, Mademoiselle », expliqua le notaire en ajustant ses lunettes demi-lune. « Il contient le rapport circonstancié d’une agence de détectives privés que Monsieur De la Vega et moi-même avons mandatée il y a un mois. Vous y trouverez les relevés téléphoniques détaillés de vos échanges avec Monsieur Ricardo Valdés, ancien directeur financier adjoint que Monsieur De la Vega avait révoqué l’année dernière pour malversations. Vous y trouverez également les photographies de vos rencontres hebdomadaires dans la suite 402 de l’Hôtel Mirador, ainsi que les copies des virements bancaires que vous avez tenté d’effectuer depuis des comptes secondaires vers une société-écran domiciliée au Panama. »

Chaque phrase de Maître Morales tombait comme un coup de couperet dans la pièce.

« Non… non, c’est faux… tout est faux… » gémissait Vanessa, reculant sur les genoux, comme si le sol lui-même se dérobait sous son corps.