L’écran de mon téléphone projetait une lueur blafarde sur le marbre immaculé de la table de consultation. La photo était nette, prise en contrebas sous les platanes d’automne qui bordaient mon immeuble. Une femme aux cheveux sombres, coupés droit sous la mâchoire, vêtue d’un trench-coat beige ceinturé avec une rigueur militaire.
Ne laisse pas Dorian te ramener chez lui.Le bébé est la raison de mon retour.
Je levai lentement les yeux. Dorian ne respirait plus. Cet homme d’affaires implacable, capable de démanteler des empires financiers sans cligner des paupières, venait de perdre toute consistance. La pâleur qui recouvrait ses pommettes n’était pas celle de la colère, mais celle d’une terreur viscérale, ancienne, presque cadavérique.
« Qui est-ce, Dorian ? » demandai-je, ma voix n’étant plus qu’un filet rauque.
Le docteur Mercer, comprenant que la situation venait de basculer dans une intimité toxique et dangereuse, recula vers la porte. « Madame Cross… Monsieur. Je vous laisse quelques instants. Mais sur le plan strictement clinique, il faut surveiller cette tension artérielle. »
La porte claqua doucement derrière elle. Le verrouillage magnétique émit un clic sec.
Dorian fit un pas vers moi. Sa main droite, celle qui portait encore l’alliance en platine qu’il refusait d’ôter, trembla imperceptiblement avant de se refermer en un poing serré contre sa cuisse.
« Donne-moi ce téléphone, Alina. »
« Ne t’approche pas. » Je reculai sur le bord de la table d’examen, ramenant mes jambes contre moi, la main plaquée d’instinct sur mon ventre encore plat. À peine neuf semaines. Une vie minuscule, invisible, dont je venais d’apprendre l’existence au milieu d’un champ de ruines. « Tu la connais. Tu sais exactement qui a pris cette photo. Et tu sais pourquoi le docteur Adrian Vance a falsifié mon dossier médical. »
« Tu ne comprends rien aux implications, » articula-t-il entre ses dents serrées, l’angoisse déformant son timbre d’ordinaire si posé. « Ce n’est pas une banale affaire de famille. Adrian ne travaillait pas seul. Et cette femme… cette femme était censée être morte il y a trois ans dans un accident au large de Monaco. »
Un frisson glacé me traversa l’échine. « Vivienne. »
Le nom flotta dans la pièce comme une sentence. Vivienne Sterling. L’héritière du groupe pharmaceutique Sterling, le premier grand amour de Dorian, celle dont le deuil inachevé avait plané comme un fantôme vénéneux sur nos deux années de mariage. C’était son ombre qui s’était insinuée entre nous, provoquant ces six mois de distance méprisante, ces nuits passées sur les canapés de son bureau, ces silences qui m’avaient poussée jusqu’à la table des signatures de nos avocats.
« Elle n’est pas morte, Alina, » murmura-t-il, les yeux fixés sur la baie vitrée sans rien voir du ciel gris de la ville. « Mais ce n’est pas ce que tu crois. Jamais je ne t’aurais imposé un traitement à ton insu. Jamais. »
« Pourtant, Adrian avait accès à mes ordonnances par ton réseau privé, » crachai-je, le dégoût me nouant la gorge. « Il a simulé mon consentement pour des stimulants d’ovulation. Pourquoi faire en sorte que je tombe enceinte juste avant que nous divorcions ? Pourquoi fabriquer un héritier ? »
Mon téléphone vibra de nouveau dans ma paume. Un autre message, provenant du même numéro anonyme.
Le coffre 408 à la Banque Privée de l’Étoile. La clé est dans la doublure de ton passeport. Dorian a signé le protocole de succession il y a huit mois. Va voir par toi-même avant qu’il ne te fasse interner pour délire paranoïaque.
Mon souffle se bloqua. La doublure de mon passeport ? C’était Dorian qui avait géré le renouvellement de mes papiers d’identité au printemps dernier.
« Noah est en bas avec deux véhicules blindés, » reprit Dorian, se tournant brusquement vers moi, le regard fiévreux. « On ne retourne ni chez toi ni au penthouse. Je t’emmène dans la propriété de campagne. Personne ne connaît cet endroit en dehors de ma garde rapprochée. »
« Non. »
« Alina, ce n’est pas une négociation ! » explosa-t-il en réduisant la distance d’une enjambée puissante, ses mains s’abattant sur les rebords métalliques du lit médicalisé, m’emprisonnant dans son espace. « Tu portes mon enfant. Tu portes la seule chose au monde que ces monstres peuvent utiliser pour me dépouiller légalement de chaque part de Cross Holdings. Tu n’es pas en sécurité dehors. »
« La seule chose qu’ils peuvent utiliser contre toi ? » répétai-je avec un calme venimeux qui le fit ciller. « C’est tout ce que ce bébé représente pour toi ? Un levier d’action ? Une faille dans tes bilans trimestriels ? »
Il ferma les yeux, une ride amère fendant son front. « Tu sais très bien que non. »
« Je ne sais plus rien. Laisse-moi descendre. »
Il ne bougea pas d’un millimètre, son parfum de cèdre et de tabac froid m’enveloppant comme un rappel douloureux de ce que nous avions été avant que la méfiance ne gangrène notre couple. Puis, lentement, il desserra son étreinte et recula d’un pas.
« Si tu sors seule, Noah te suivra à vingt mètres. Tu ne pourras pas l’empêcher. Je refuse de te retrouver dans un fossé. »
Je ne répondis pas. Je ramassai mon sac, réajustai mon manteau pour masquer le tremblement incontrôlable de mes doigts et quittai la chambre.
Dans le hall de l’hôpital, l’air frais me frappa comme une gifle salutaire. Comme promis par Dorian, une berline noire aux vitres teintées démarra au ralenti dès que j’atteignis le trottoir. Mais je connaissais cette ville mieux que ses gardes du corps. Je descendis les marches de la station de métro sous l’esplanade, me faufilant dans la marée humaine de midi. Quand Noah réalisa que j’avais emprunté le couloir de correspondance interdit aux véhicules, j’étais déjà à l’intérieur d’une rame en partance pour le quartier financier.
Vingt minutes plus tard, j’entrais sous les voûtes de marbre vert de la Banque Privée de l’Étoile.