Ce n’était pas seulement une enfant affamée. C’était une enfant à qui l’on apprenait à avoir peur de dire non.
Rosa Martin comprit cela trop tard.
Elle était cachée derrière la porte entrouverte du petit salon noir, son téléphone bleu serré dans sa main. Elle tremblait tellement qu’elle dut s’appuyer contre le mur pour ne pas faire de bruit.
Dans la pièce, Lucie Moreau était à genoux.
Sa robe crème à manches courtes était froissée. Ses deux tresses encadraient son visage mouillé de larmes. Du riz blanc collait autour de sa bouche, mais elle ne mangeait pas vraiment.
Elle obéissait.
Devant elle se trouvait une grande gamelle en métal posée sur le sol sombre.
Rosa avait déjà vu cette gamelle.
Elle appartenait au chien.
Derrière Lucie, Victoria Delcourt était assise avec une grappe de raisins verts. Elle en mangeait un à un, calmement, comme si la scène devant elle n’avait rien de cruel.
Son chemisier satin fuchsia brillait sous la lumière. Sa jupe sombre ne présentait pas un pli. Ses boucles d’oreilles violettes bougeaient à peine. Sa grosse bague captait la lumière à chaque mouvement de main.
— Mange sans relever la tête, Lucie.
La petite fille avait tenté de parler.
— Madame Victoria, ce bol n’était pas pour moi.
Victoria avait arraché un raisin.
— Ici, les enfants qui désobéissent apprennent leur place.
Rosa sentit son souffle se couper.
Depuis six mois, elle travaillait dans cette maison. Elle connaissait les draps, les chambres, les placards, les robes de Lucie.
Elle connaissait aussi les mensonges de Victoria.
Quand Rosa demandait pourquoi Lucie n’avait pas déjeuné, Victoria répondait :
— Elle a déjà mangé.
Quand le plateau revenait intact, elle disait :
— Elle n’a pas faim.
Quand l’enfant pâlissait, elle soupirait :
— Elle fait des caprices depuis la mort de sa mère.
Mais Rosa avait vu autre chose.
Lucie fouillait parfois ses poches à la recherche de miettes.
Un soir, Rosa lui avait donné un morceau de pain. La petite l’avait caché sous son oreiller.
— Pourquoi tu ne le manges pas maintenant ?
Lucie avait murmuré :
— Pour demain, si je dois dire non.
Cette phrase était restée dans la tête de Rosa.
Ce soir, elle prenait enfin son sens.
Victoria utilisait la faim comme une laisse invisible.
Et maintenant, elle voulait obtenir quelque chose de Lucie.
Rosa porta le téléphone à son oreille.
— Venez vite, avant qu’elle lui fasse dire pourquoi elle a faim.
À l’autre bout du fil, Claire Armand répondit d’une voix basse :
— Ne raccrochez pas. Je suis devant la grille.
La marraine de Lucie était revenue.
Celle que Victoria avait chassée de cette maison depuis trois mois.
Rosa chuchota :
— Elle est dans le petit salon noir. Avec la gamelle du chien.
Claire resta silencieuse une seconde.
Puis sa voix changea :
— Cette fois, elle ne fermera pas la porte avant que j’arrive.
LA GAMELLE SUR LE SOL

— Venez vite, avant qu’elle lui fasse dire pourquoi elle a faim.

Rosa Martin chuchota ces mots dans son téléphone bleu, la main tremblante.

De l’autre côté de la porte entrouverte, Lucie Moreau était toujours à genoux.

La petite fille portait une robe crème à manches courtes, ses deux tresses tombant de chaque côté de son visage mouillé de larmes.

Du riz blanc collait autour de sa bouche.

Ses doigts tremblaient au bord d’une grande gamelle en métal posée sur le sol sombre.

Derrière elle, Victoria Delcourt mangeait tranquillement des raisins verts.

Une femme impeccable.

Chemisier satin fuchsia.

Jupe sombre.

Boucles d’oreilles violettes.

Bague énorme.

Regard glacé.

— Mange sans relever la tête, Lucie, avait-elle dit.

Lucie avait sangloté.

— Madame Victoria, ce bol n’était pas pour moi.

Victoria avait arraché un raisin de la grappe.

— Ici, les enfants qui désobéissent apprennent leur place.

Rosa avait porté la main à sa bouche pour ne pas crier.

Elle travaillait dans cette maison depuis six mois.

Elle lavait les draps.

Rangeait les chambres.

Préparait les robes de Lucie.

Mais depuis quelques semaines, elle voyait les signes.

Les repas qui disparaissaient avant d’arriver à l’enfant.

Les plateaux renvoyés intacts.

Les excuses de Victoria :

— Elle a déjà mangé.

— Elle n’a pas faim.

— Elle fait des caprices depuis la mort de sa mère.

Lucie, elle, ne demandait jamais rien devant Victoria.

Mais quand Rosa la trouvait seule, la petite cherchait les miettes au fond de ses poches.

Un soir, Rosa lui avait donné un morceau de pain.

Lucie l’avait caché sous son oreiller au lieu de le manger.

— Pourquoi tu ne le manges pas maintenant ? avait demandé Rosa.

La petite avait répondu :

— Pour demain, si je dois dire non.

Rosa n’avait pas compris.

Pas encore.

Maintenant, en voyant Lucie à genoux devant cette gamelle, elle comprenait.

Victoria ne punissait pas seulement une enfant.

Elle la dressait.

Elle voulait lui faire associer la faim à l’obéissance.

Et ce soir-là, elle voulait lui faire dire quelque chose.

Rosa gardait le téléphone contre son oreille.

— Claire, dépêchez-vous.

À l’autre bout du fil, la voix d’une femme âgée répondit :

— Ne raccrochez pas. Je suis devant la grille.

Rosa ferma les yeux.

Claire Armand.

La marraine de Lucie.

L’amie de la mère défunte.

La femme que Victoria avait interdite de maison depuis trois mois.

Rosa souffla :

— Elle est dans le petit salon noir. Avec la gamelle du chien.

Un silence.

Puis Claire répondit :

— Cette fois, elle ne fermera pas la porte avant que j’arrive.

—

## PARTIE 2 — CE QUE VICTORIA VOULAIT ENTENDRE

Dans le salon noir, Victoria s’accroupit enfin devant Lucie.

Elle ne la toucha pas.

Elle n’avait pas besoin.

Sa voix suffisait.

— Dis-le.

Lucie secoua la tête, les lèvres couvertes de riz.

— Non.

Victoria sourit.

— Tu veux retourner dans ta chambre sans dîner ?

La petite serra les poings.

— J’ai faim.

— Alors dis-le.

Lucie baissa les yeux vers la gamelle.

C’était celle de Nestor, le vieux chien de la maison.