Nolan cracha une bouchée de crème et de sucre vanillé, ses mains tremblantes essuyant maladroitement le glaçage qui aveuglait ses yeux. Sous la douceur sucrée du gâteau étalé, la rougeur de l’humiliation et de la fureur pure dévorait son teint blême. Il suffoquait, non pas de douleur, mais de l’affront insoutenable commis devant l’élite de la ville.
Du haut du monumental escalier à double volée, Victor Price descendit lentement les marches. Le patriarche, cheveux tirés en arrière, costume taillé au millimètre et regard glacial de banquier impitoyable, tenait un petit boîtier électronique dans sa paume droite. Le claquement régulier de ses souliers de cuir sur les degrés résonnait comme un décompte funeste.
« Personne ne quitte cette maison, » articula Victor d’une voix basse, dénuée de toute émotion humaine. « Et certainement pas un officier qui oublie que son uniforme n’a aucun pouvoir entre ces murs. »
Les invités s’écartèrent vivement, formant un cercle silencieux, lâches et dociles face à la dynastie qui finançait leurs affaires, leurs fondations et leurs mandats politiques. Céleste Price, la mère, ne riait plus. Elle essuyait discrètement une minuscule éclaboussure de génoise sur sa robe de haute couture, le regard dur, dédaigneux, braqué sur Ava comme si la jeune femme n’était qu’une souillure venue gâcher un protocole millimétré.
Ava resta figée sur le carrelage froid. Les battements de son cœur résonnaient dans ses tempes. Elle connaissait ce regard chez Nolan ; elle l’avait vu dans l’intimité étouffante de leur appartement quand les portes se fermaient et que les voix se taisaient. C’était le prélude à la tempête. Mais cette fois, une autre présence occupait l’espace : celle de son père.
Le colonel James Mercer ne broncha pas. Il ne chercha ni à regarder les portes closes, ni à vérifier les fenêtres barricadées. Avec des gestes d’une précision chirurgicale, il glissa sa montre en or dans la poche de sa vareuse de cérémonie, tira sur les revers de sa veste pour lisser le tissu d’ordonnance, puis fixa Victor Price qui atteignait la dernière marche.
« Tu viens de signer ton arrêt de mort civile, Mercer, » cracha Nolan en retirant sa veste souillée, la jetant avec rage sur le tapis d’Aubusson. Sa voix déraillait. « Tu crois que tes médailles te protègent ? Je vais te faire radier. Je vais te traîner dans la boue. Et quant à ta fille… elle n’a nulle part où aller. Elle m’appartient jusqu’au dernier centime de son nom. »
James Mercer ne répondit pas à Nolan. Aux yeux du militaire aguerri, le jeune héritier n’existait déjà plus en tant qu’homme, mais simplement comme un obstacle déchu. Le regard d’acier du colonel traversa la pièce pour se poser sur Victor.
« Victor, » dit James d’un ton si posé qu’il fit reculer une demi-douzaine de notables massés contre les consoles dorées. « Il y a trente-cinq ans, lorsque nous étions tous les deux lieutenants sur le front oriental, tu as abandonné ton poste de commandement sous prétexte d’un malaise pour laisser tes hommes sous le feu. Mon père a couvert ta couardise pour préserver l’honneur de ton régiment et la réputation de ta famille. Tu as bâti ta fortune sur cette indulgence. Mais je vois que la lâcheté n’est pas un accident chez les Price. C’est un héritage génétique. »
Un frisson glacial parcourut l’assemblée. Victor Price pâlit légèrement, ses doigts se crispant sur la télécommande de verrouillage.
« Gardes, » ordonna Victor sans ciller, brisant la stupeur générale.
Aussitôt, quatre agents de sécurité privés, vêtus de complets noirs et équipés d’oreillettes, émergèrent des embrasures des couloirs. Des professionnels massifs, recrutés pour faire respecter la volonté de fer de la famille sans poser de questions. Deux d’entre eux se positionnèrent devant Ava pour l’isoler, tandis que les deux autres marchaient droit vers James.
« Emmenez-le dans la bibliothèque en attendant la police d’État, » ordonna Victor froidement. « Quant à Ava, raccompagnez-la dans la suite de Nolan. Cette mascarade a assez duré. »
« Ava, » dit James, sans quitter des yeux l’agent le plus proche qui avançait vers lui la main levée, prêt à l’empoigner par le bras. « Baisse-toi. »
Ce ne fut pas un cri d’alerte, mais un commandement tactique. Par pur réflexe forgé durant son enfance auprès d’un père militaire, Ava plia les genoux et s’accroupit.
L’agent le plus corpulent tenta de poser une main lourde sur l’épaule du colonel. James ne recula pas d’un millimètre. Dans un mouvement fluide, économique, fruit de décennies de corps-à-corps, il saisit le poignet de l’homme, pivota sur sa hanche et brisa la garde de son adversaire avec un coup sec au plexus, avant de faire levier sur l’articulation. L’agent, pourtant deux fois plus large que lui, s’effondra au sol en poussant un gémissement étouffé, le souffle coupé net.
Le second agent tenta de sortir une matraque télescopique, mais avant même que le métal ne claque dans l’air, le colonel avait comblé la distance. Un revers de coude précis au niveau de la mâchoire sonna l’homme sur place, le projetant lourdement contre un guéridon en acajou qui se brisa sous son poids dans un fracas d’argenterie.
Tout s’était déroulé en moins de quatre secondes. Sans précipitation, sans fioriture, avec une brutalité contenue qui laissa les deux agents restants complètement paralysés près d’Ava.
« N’y pensez même pas, » lâcha James d’une voix sourde en direction des deux hommes pétrifiés.
Ces derniers hésitèrent, regardèrent leurs collègues gémissant sur le marbre, puis reculèrent de deux pas, les mains bien visibles, rompant silencieusement leur contrat de fidélité face à un vétéran des forces spéciales.
Nolan, désormais terrorisé par ce qu’il venait de voir, tenta de se faufiler vers son père, mais ses jambes tremblaient tellement qu’il trébucha sur le tapis.
« Appelez le préfet ! Appelez l’armée ! Faites quelque chose ! » hurla Nolan, la voix brisée par l’hystérie, se réfugiant derrière Victor.
« Le préfet ne répondra pas, Victor, » déclara une nouvelle voix, calme et puissante, venant du fond du vestibule.